Confidences des blessés d’un hôpital de Kharkiv

Photo: Adrienne Surprenant /MYOP Constantin, 47 ans, couché dans son lit, dans un hôpital de Kharkiv, Ukraine, le 12 avril 2022.

Depuis le repli de l’armée russe de la région de Kiev, l’invasion se concentre à l’est de l’Ukraine. À Kharkiv, la population, éreintée par plus d’un mois de guerre, connaît de plus en plus de morts et de blessés avec l’intensification des combats. Immersion dans un hôpital.

La ville de Kharkiv a été bombardée plus de 120 fois en 48 heures, les 9 et 10 avril 2022, faisant 13 morts, dont un enfant, et des dizaines de blessés. Les hôpitaux de la ville, dépassés et saturés, pouvant être des cibles, font face à plusieurs défis. « Nous réalisons des opérations pour des patients ordinaires, mais aussi pour des blessés de guerre, tout en ayant encore nos services débordés par les cas de COVID-19 », précise Yuri, directeur d’un des hôpitaux. Assis derrière un bureau imposant, le médecin, spécialisé en pédiatrie, ne cache pas les difficultés de ses services hospitaliers. « Avant la guerre, nous étions 400 personnes en incluant des médecins, des chirurgiens, des infirmiers et le personnel d’entretien. Mais de nombreux spécialistes sont partis à l’étranger à cause des bombardements, faisant diminuer nos effectifs », déplore-t-il.

Photo: Adrienne Surprenant /MYOP Alexi, 33 ans, traumatologue, dans ce service qui prend en charge 24 civils blessés par la guerre, dans un hôpital de Kharkiv, Ukraine, le 12 avril 2022.

Dans l’unité spécialisée pour les blessés de guerre, un jeune homme de 33 ans, portant une blouse bleue, s’active dans un couloir. Alexi est le responsable du service traumatologie, un service indispensable en temps de conflit armé. « Je dois m’occuper de 24 blessés. Nous ne devons pas les retenir trop longtemps, par mesure de sécurité, car nous restons une cible de bombardements permanente. En ce moment, neuf chirurgiens opèrent quotidiennement », explique le médecin entre deux consultations. « Je découvre la pratique de la médecine de guerre. Avant, je n’avais qu’une formation théorique… »

 

Des munitions illégales

Dans une chambre aseptisée et sans fioritures, six lits sont disposés face à de grandes fenêtres qui donnent sur un parc. Une femme aide à retirer les chaussures d’un homme portant une longue barbe pour qu’il s’allonge sur le second lit à droite de la pièce. Bogdan, 36 ans, a ses vêtements tachés de sang, plusieurs bandages et un fixateur maintenant son bras droit. Irena, sa femme, est à ses côtés nuit et jour depuis l’attaque qui a fait sept morts et 40 blessés, dont son mari. « Ils sont tous tombés comme des mouches, en deux secondes », se souvient Irena, qui revoit une vidéo sur son téléphone portable de l’attaque filmée par une caméra de surveillance. Sous son drap maculé de sang, Bogdan revient sur l’instant d’enfer qui l’a projeté à terre. « Avant le couvre-feu, à 18 h, je suis sorti courir, car il faisait bon. Après une multitude de bruits sourds, j’ai ressenti comme une sorte de pluie d’éclats. Les gens autour de moi sont tombés un par un. » Bogdan a été victime, le 3 avril 2022, d’une bombe à sous-munitions, pourtant interdite par la Convention sur les armes à sous-munition

Photo: Adrienne Surprenant /MYOP Bagdan, 36 ans, est hospitalisé, sous les petits soins de sa femme, Irina, 38 ans, dans un hôpital de Kharkiv, Ukraine, le 12 avril 2022.

Sa femme, Irena, alertée par la détonation, se précipite à sa fenêtre et voit son mari qui gît, ensanglanté. En pyjama et robe de chambre, elle le rejoint au plus vite pour lui apporter les premiers secours, en découpant des morceaux de tissu de ses vêtements. Les ambulances, qui ont commencé le triage des blessés, n’ont pas transporté en priorité Bogdan, encore conscient.

« C’est finalement une camionnette de la défense territoriale alertée par les pompiers qui l’a transporté à l’hôpital », se remémore Irena. « Je n’aurais jamais imaginé me retrouver dans une situation pareille, car j’ai toujours obéi aux règles du couvre-feu et aux alertes. Cette fois-ci, c’est un avion qui a largué des munitions interdites », dit tristement le jeune homme en baissant ses yeux bleus. « Tout va changer maintenant, j’aurai peur toute ma vie, même d’une bouteille qui éclate. Quoi qu’il en soit, faire la guerre, c’est toujours mauvais. Aucun civil ne devrait en souffrir », conclut-il, dépité

Selon Alexi, son médecin, Bogdan, blessé aux jambes et lourdement à son bras droit, va devoir attendre plus de six mois, entre les soins et la rééducation, avant de pouvoir retrouver l’usage de son bras. Pour entamer sa longue convalescence, Bogdan peut compter sur sa femme. Depuis deux jours, ilarrive enfin à déambuler dans les couloirs de l’hôpital, d’où l’on entend, comme dans toute la ville, les bruits sourds des bombardements de cette guerre que son voisin de chambre, Constantin, a cherché à fuir dès 2016.

Photo: Adrienne Surprenant /MYOP Constantin, 47 ans, couché dans son lit, dans un hôpital de Kharkiv, Ukraine, le 12 avril 2022.

« Je vivais à Donetsk quand la guerre a débuté, en 2014. J’avais déjà survécu à des bombardements », se rappelle cet ancien enseignant de collège. « Je suis venu à Kharkiv pour y chercher la sécurité, mais la guerre m’a encore rattrapé. » L’homme de 47 ans, portant au cou une chaîne avec une croix, se trouvait à 200 mètres de Bogdan. « L’impact de ce missile à sous-munitions a été considérable, sur des centaines de mètres. Ça a transpercé une cinquantaine de corps », raconte Constantin.

Civils ciblés

Dans une autre allée de l’unité des blessés de guerre, une chambre accueille six femmes âgées de 50 à 70 ans. Toutes sont atteintes de graves blessures. La fatigue et la douleur se lisent sur leurs visages. L’une d’elles, Yelena, 54 ans, a un genou dans un état critique. « Quand je suis arrivée à l’hôpital, les médecins voulaient m’amputer. Ce n’est pas encore résolu, mais je peux sentir mon pied », constate tristement la femme.

Photo: Adrienne Surprenant / MYOP Yelena, 54 ans, a failli se faire amputer la jambe après un bombardement sur une école où elle allait chercher de l'aide humanitaire, dans un hôpital de Kharkiv, Ukraine, le 12 avril 2022.

« Avec mon mari, on a déménagé chez nos enfants et nos petits-enfants, qui ont fui à l’étranger. Leur quartier était moins bombardé que le nôtre », explique Yelena. L’immeuble où elle a trouvé refuge avec son mari fait face à une école transformée en centre de distribution d’aide alimentaire. Yelena se souvient de ce 9 mars, « au lendemain de la Journée de la femme ». À 8 h 30, trois missiles se sont abattus sur l’école.

« Heureusement, ce jour-là, les bénévoles n’ont pas pu apporter des colis alimentaires, alors j’étais la seule dans le secteur. Je sortais de la voiture de mon mari, et à cet instant les bombes ont explosé. Mon mari n’a pas été blessé. »

Photo: Adrienne Surprenant / MYOP Une habitation à côté du bâtiment du tribunal régional a été bombardée et dix personnes sont mortes à Kharkiv, Ukraine, le 11 avril 2022.

Depuis son hospitalisation, Yelena et les autres femmes partageant sa chambre cherchent à avoir des discussions positives, pour tenir. Entre la nostalgie d’un passé où elles étaient entourées de leurs proches et l’espoir d’un avenir sans guerre. « Mes enfants et petits-enfants ont fui aux États-Unis en passant par le Mexique. Je rêve de prendre l’avion pour New York et de les retrouver », dit Yelena.

Les médecins ne peuvent pas la transporter pour la soigner loin des combats. Yelena s’est donc résignée à rester. « Mes enfants sont inquiets que je sois encore ici. Mais dans cet état, je ne pourrais être évacuée que par un avion sanitaire. »

Heureusement, Yelena peut compter sur son mari, qui tous les jours lui rend visite avec un souper, avant le couvre-feu. « Toute la journée, il distribue le pain dans tout Kharkiv, c’est dangereux. Chaque soir, il est tout de même à mes côtés. » Yelena montre un porte-bonheur qu’il lui a offert, en fleur, pour sa convalescence. À chaque instant, le personnel hospitalier de Kharkiv doit être prêt à soigner un grand nombre de civils blessés devenus la cible d’armes non conventionnelles, sans y avoir jamais été préparé.



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