Exilés à Erevan, des Russes espèrent se refaire une vie

Photo: Pascal Dumont Le Devoir «La prison ne me fait pas peur, dit Alexey Tarasenko, ici photographié à Erevan en compagnie de son fils Benedict. C’est surtout la crainte que mes enfants puissent se retrouver à l’orphelinat parce que nous manifestons [contre le régime de Poutine].»

Sur un muret de béton, l’eau pour le thé chauffe dans un samovar qui crache sa fumée devant le paysage à couper le souffle. Alexey Tarasenko, blogueur culinaire russe de 29 ans au rire facile, un chapeau jaune enfoncé sur les oreilles et vêtu d’un survêtement bleu sur lequel on peut lire « U.S. Embassy Yerevan, Armenia » [Ambassade américaine à Erevan, Arménie], souffle sur des morceaux de bois dans la petite cheminée.

« Nous n’avons jamais voulu quitter la Russie, raconte-t-il au Devoir dans un anglais un peu cassé. Mais, en une journée, nous avons décidé qu’il était temps de changer d’idée. » Celui qui a participé à plusieurs manifestations contre le régime de Vladimir Poutine est arrivé avec sa femme et ses deux enfants dans la capitale arménienne début mars. Ils sont partis en catastrophe à cause de l’invasion russe en Ukraine.

« La prison ne me fait pas peur. C’est surtout la crainte que mes enfants puissent se retrouver à l’orphelinat parce que nous manifestons, explique-t-il. La façon de penser des gens intoxiqués par la propagande est la deuxième chose qui me fait le plus peur. Ça ne va pas changer même si Vladimir Poutine part. » Il est pessimiste quand il parle de la Russie, un sentiment généralisé ici.

En ce dimanche, le temps est doux à Erevan. Des dizaines de Russes en exil sont rassemblés pour un potluck, dans le décor délabré et barbouillé de graffitis d’un ancien restaurant à l’architecture imposante du parc de la Victoire. Ils sont tous jeunes, dans la vingtaine et la trentaine. Au loin, le mont Ararat et ses deux grands pics enneigés attirent le regard, avec, à ses pieds, la ville et ses tours à l’allure soviétique. Le temps d’un après-midi, ils redonnent vie à ce lieu étrangement laissé à l’abandon.

Il est difficile de savoir combien de Russes ont quitté leur pays depuis le début de la guerre. L’Arménie, ex-membre de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), est une destination populaire, tout comme la Géorgie et la Turquie. Le Service de migration arménien n’était pas en mesure de préciser au Devoir le nombre de citoyens russes qui sont entrés dans le pays depuis le 24 février. Mais entre le 1er janvier et le 1er avril de cette année, ils étaient près de 142 000 Russes à avoir traversé la frontière de l’Arménie, contre un peu plus de 43 000 l’année dernière. Le pays fonctionne maintenant avec un régime parlementaire et le russe est parlé comme langue seconde par bon nombre d’Arméniens. Les Russes peuvent y entrer facilement sans visa et sur présentation de leur passeport intérieur, qui consiste en une carte d’identité.

Certains sont partis à cause du coût des médicaments qui a grimpé en flèche à la suite des sanctions. D’autres veulent éviter le service militaire obligatoire. Plusieurs craignent la loi qui prévoit jusqu’à quinze ans de prison pour les personnes diffusant des « informations mensongères » sur la guerre en Ukraine. Un nombre important de travailleurs du secteur des technologies de l’information (TI) ont aussi déposé leurs valises à Erevan.

Photo: Pascal Dumont Le Devoir Des Russes qui se sont exilés de leur pays à cause de la guerre en Ukraine sont rassemblés pour un potluck au parc de la Victoire à Erevan, capitale de l'Arménie. 

Igor — pour qui nous utilisons un nom d’emprunt puisqu’il ne veut pas être identifié pour des raisons de sécurité, à l’instar de plusieurs Russes —, un vingtenaire qui travaille pour une compagnie de TI basée aux États-Unis, est arrivé à la mi-mars. Des dizaines d’employés de son entreprise sont déménagés comme lui. Leur employeur avait de la difficulté à les payer à cause de l’exclusion de banques russes du système de paiement SWIFT, et s’est également retrouvé avec un problème d’image à gérer auprès de certains clients.

Si certains de ses collègues restent somme toute indifférents à l’invasion de l’Ukraine, Igor, lui, est très critique de Vladimir Poutine et a participé à des manifestations en soutien à Alexeï Navalny, un opposant du régime. « Ma famille m’appelle le “traître national”. À moitié à la blague, mais je sais qu’ils le pensent en partie », relate-t-il au Devoir, dans un café du centre où plusieurs Russes du secteur des TI sont en télétravail.

Ses parents et ses grands-parents s’abreuvent des médias officiels russes, tandis que lui s’informe sur des sites indépendants. « J’essaye de montrer à ma mère ce qui se passe réellement en Ukraine, mais les sites sont bloqués par la Russie et elle n’installera pas de VPN », dit-il. Il évite de lui envoyer du contenu en provenance de médias occidentaux, des sources que sa mère rejetterait du revers de la main. Mais, de toute façon, il a perdu espoir de lui faire changer d’idée.

Il reste que les tensions pourraient être pires et ses parents étaient tristes quand il a quitté la maison familiale pour aller en Arménie. « Je suis encore un membre de la famille, affirme-t-il. Pour moi, émotionnellement, ce serait plus facile s’ils ne m’aimaient plus. »

Dans l’immédiat, Igor tente d’obtenir son passeport international auprès de l’ambassade russe, ce qui lui permettrait de se déplacer dans d’autres pays. Mais l’idée est populaire et les plages de rendez-vous sont réservées jusqu’au mois d’août. Il envisage d’obtenir un permis de résidence d’un an, car les Russes peuvent résider seulement six mois sur le territoire arménien sans documentation supplémentaire.

Soutien à l’Ukraine

Plusieurs sont de passage pour aller ailleurs, et d’autres pourraient rester plus longtemps, et leur arrivée massive s’est rapidement fait sentir dans un pays qui n’était pas prêt à les accueillir de cette façon.

Dans une allée de garages qui ne paie pas de mine derrière la rue Saryan, une artère branchée du centre sur laquelle pullulent les bars à vin, les restaurants et les pâtisseries, un café qui a ouvert ses portes dans un des entrepôts est devenu l’un de leurs lieux de prédilection. Le nombre de clients russes a grimpé depuis la fin février, nous raconte le propriétaire, un Arménien, qui a dû embaucher des employés supplémentaires.

Un jeune barista de 23 ans, Sasha, sert rapidement les clients. Sur le mur, une affiche qui fait la promotion d’un événement en soutien à l’Ukraine a été collée. C’est ici que nous rencontrons Marika Semenenko, une entrepreneure et militante de 35 ans qui a récemment quitté à regret l’équipe du bar qu’elle a fondé à Moscou.

« C’était ma limite. Je ne peux pas vivre dans un pays qui tue des gens en Ukraine. J’ai beaucoup d’amis là-bas et je ne pouvais plus leur justifier pourquoi je restais en Russie », explique-t-elle. Son père est Ukrainien, et elle espère un jour s’y rendre pour aider à la reconstruction.

Entre-temps, avec son conjoint Ilya, elle ouvrira sous peu un bar au centre d’Erevan et utilisera le local pour organiser de l’aide aux Ukrainiens, avec le coup de main de Russes nouvellement arrivés et d’Ukrainiens qui résident en Arménie. « À Erevan, je peux critiquer à haute voix et aider, ce que je ne peux pas faire à Moscou », dit-elle, pragmatique.

Photo: Pascal Dumont Le Devoir Des propriétaires de logements veulent profiter de l’arrivée des Russes, qui ont plus de moyens. «Les propriétaires font du chantage», lance Mélinée Ghaziguian (à droite), une Française d’origine arménienne arrivée au pays l’année dernière.

Les Russes peuvent compter sur l’aide des banques et autorités arméniennes, qui les aident à démarrer rapidement des entreprises. Leurs initiatives pourraient redonner un regain au pays, pense Diana Mnatsakanyan, qui travaille dans l’industrie touristique et aide de nouveaux venus russes, à la recherche de logements et d’écoles, à s’intégrer. L’intégration ne se fait pas sans tensions, rapporte-t-elle, car les Arméniens ont tendance à être repliés sur eux-mêmes. « Il faut que le pays s’ouvre, ça va être bon pour nous », insiste-t-elle.

Combat contre des propriétaires

 

Des propriétaires de logements veulent de leur côté profiter de l’arrivée des Russes, qui ont plus de moyens. « Les propriétaires font du chantage », lance Mélinée Ghaziguian, une Française d’origine arménienne arrivée au pays l’année dernière.

Plusieurs locataires n’ont pas de contrat en bonne et due forme, ce qui favorise les abus. « J’ai entendu énormément de témoignages d’Arméniens où certains paient 400 euros par mois, et les propriétaires veulent hausser le loyer à 1000, 1200 euros, sous menace d’expulsion », dit-elle.

Au milieu de l’entrevue avec Le Devoir, dans un café, elle se souvient brusquement qu’elle doit recharger son téléphone. Elle-même est en conflit avec son propriétaire, qui cherche à l’évincer depuis la mi-mars. Il a fait couper l’électricité il y a quelques jours. « Je vis à la bougie et je fais chauffer l’eau pour la douche sur la gazinière », laisse tomber celle qui n’a pas l’intention de partir.

Exaspérée, elle a engagé un avocat et a fondé un collectif pour faire pression sur le gouvernement et informer les locataires de leurs droits.

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