Dans le Donbass, une bataille qui risque d’être sanglante et décisive

Des dizaines de milliers d’Ukrainiens se trouvent toujours dans la région du Donbass alors que les troupes russes se préparent à une attaque massive pour en prendre le contrôle.
Photo: Sergey Bobok Agence France-Presse Des dizaines de milliers d’Ukrainiens se trouvent toujours dans la région du Donbass alors que les troupes russes se préparent à une attaque massive pour en prendre le contrôle.

La bataille du Donbass pourrait être décisive, possiblement sanglante et certainement dévastatrice.

Des dizaines de milliers de militaires russes et ukrainiens y joueront le tout pour le tout. Des véhicules militaires, des systèmes d’artillerie et des équipements aériens y ont afflué par centaines dans les derniers jours. On ne sait pas quand l’assaut sera donné, mais on sait que cette région de l’est de l’Ukraine n’y échappera pas.

Il y a quelques jours, Kostyantyn Batozsky est revenu d’une tournée sur place. « C’était un séjour très émotif, raconte-t-il au téléphone depuis Kiev. J’avais l’impression que je disais au revoir à cette région qui m’a vu grandir. »

Sous le vrombissement des bombes, l’homme a sillonné les routes de la région de Donetsk pour distribuer du matériel militaire aux troupes ukrainiennes postées à Sloviansk, Kramatorsk et Zaporijjia. « On leur a amené des lunettes de visée, des dispositifs de vision nocturne, des drones. Et aussi du matériel pour qu’ils soient mieux installés, comme des sacs de couchage, des oreillers et des trousses de premiers soins », explique-t-il.

Des équipements que des organisations de la société civile achètent à l’étranger, puis font entrer en Ukraine par la frontière polonaise. « Le gouvernement s’occupe des armes, nous, on s’occupe des accessoires », résume-t-il.

La bataille qui se dessine sur le flanc est s’avère très « personnelle » pour beaucoup d’Ukrainiens, raconte Kostyantyn Batozsky. « Je suis moi-même un réfugié de Donetsk de 2014 [alors que les troupes pro-russes ont commencé à occuper militairement des parties du Donbass]. Ils ont pris la maison où j’ai grandi. » Une blessure qui a été sans cesse ravivée par les huit années de guerre et qui brûle de manière encore plus vive alors que l’avenir du Donbass est sur le point de se jouer. « On ne peut pas effacer ça de notre mémoire. »

Sauver le plus de vies

 

Bien que le gouvernement ait demandé à tous les résidents du Donbass de quitter la région — « la victoire, c’est de sauver le plus de vies possible », a déclaré le président Zelensky il y a une dizaine de jours — , des dizaines de milliers d’Ukrainiens s’y trouvent toujours. « Les commerces sont fermés. Mais il y a des files près des guichets automatiques et des pharmacies », rapporte Kostyantyn Batozsky.

La bataille pourrait toutefois être brutale. La région du Donbass est au cœur du conflit actuel, rappelle Nickolay Kapitonenko, professeur à l’Institut de relations internationales de l’Université Taras Shevchenko de Kiev et consultant auprès du comité parlementaire sur la politique étrangère de l’Ukraine. « Officiellement, cette guerre a été lancée pour “protéger” les russophones du Donbass. Et le déclencheur a été la reconnaissance par la Russie de l’indépendance des républiques populaires de Lougansk et de Donetsk. » Poutine a donc cruellement besoin d’une victoire militaire dans cette région.

Malgré le repli des troupes russes du flanc nord (autour de Kiev), rien ne laisse croire que Poutine se limitera toutefois à officialiser son emprise sur les villes de Louhansk et Donetsk. Mardi encore, le président russe martelait que « l’opération militaire spéciale » se poursuivrait jusqu’à ce que la Russie atteigne « ses objectifs ».

Selon M. Kapitonenko, les troupes russes vont tenter de conquérir « le plus de territoire possible » . La ville portuaire de Marioupol pourrait chuter dans les prochaines heures, ce qui permettrait à des militaires russes d’être repositionnés ailleurs dans le Donbass. Si la campagne dans l’est de l’Ukraine devait s’avérer victorieuse pour la Russie — « ce qui n’est absolument pas garanti », mentionne l’universitaire — , l’état-major russe pourrait être tenté de relancer un assaut sur la capitale pour y installer un gouvernement pro-russe, croit-il. « On ne peut pas l’exclure. »

À Kharkiv, deuxième plus grande ville du pays, située dans le nord-est de l’Ukraine, les bombardements ont été plus intenses depuis deux jours, indique Artur, joint sur place. Celui-ci dit néanmoins croire que la ville ne tombera pas aux mains des Russes. « Dans certains quartiers de la ville, les gens ne peuvent pas sortir [en raison des bombardements]. Mais dans le centre de Kharkiv, il y a un semblant de normalité, explique l’homme, dont l’immeuble à logements a été endommagé par des bombardements. Beaucoup de magasins sont ouverts. Il n’y a pas de pénurie de nourriture. »

Bien que convoitée par Poutine, Kharkiv pourrait être délaissée des visées expansionnistes russes au profit de la campagne du Donbass, croit Nickolay Kapitonenko. « Contrôler cette grande ville pourrait être très coûteux et pas nécessaire pour la Russie. Ce qui est plus important pour les Russes, c’est d’encercler l’armée ukrainienne dans le Donbass. »

Un encerclement qui permettrait aux Russes de couper les voies d’approvisionnement par lesquelles des vivres, mais surtout des armes, sont acheminés aux bataillons ukrainiens positionnés dans l’est du pays. Des attaques contre des civils, dépeintes par plusieurs personnes interrogées comme faisant partie de la « stratégie russe », sont également redoutées.

« C’est une tactique militaire soviétique pour nous faire céder à la panique, dénonce Artur. Mais nous n’arrêterons pas de résister. On se bat pour notre liberté. »

De la propagande anti-russe ?

Pour Ilya Morozov, professeur à la Russian Presidential Academy of National Economy and Public Administration, à Volgograd, en Russie, il ne faut pas faire « inconditionnellement confiance à la propagande anti-russe qui traite continuellement de la cruauté des soldats ».

Dans les secteurs de Marioupol qui sont tombés sous le contrôle des forces pro-russes, l’armée russe fait tout ce qui est en son pouvoir pour acheminer de la nourriture, de l’eau et des médicaments à la population locale, dit-il, en reconnaissant néanmoins qu’il s’agit d’une « tragédie pour les civils ». Les autorités ukrainiennes estiment que plus de 20 000 d’entre eux seraient décédés dans la ville portuaire.

M. Morozov fait aussi valoir que la région du Donbass revêt une importance historique pour la Russie. « Le Donbass a presque toujours fait partie de la Russie, des personnes originaires de la Russie y vivent et y parlent le russe », ce qui a fait en sorte qu’en 2014, « des habitants du Donbass se sont rebellés précisément dans l’objectif de faire à nouveau partie de la Russie », mentionne-t-il.

En lançant une opération militaire dans le pays voisin, le 24 février dernier, la Russie espérait une victoire militaire plus vaste que limitée au Donbass, mais aussi « plus humaine », estime le professeur. « La Russie avait projeté de prendre rapidement la capitale et de restaurer un régime plus loyal » — ce pourquoi Vladimir Poutine préférait utiliser le terme « opération militaire spéciale » plutôt que « guerre », argue-t-il. Mais la Russie a fait face à une forte résistance en raison de la « répression [en Ukraine] de ceux qui étaient relativement amicaux avec la Russie » et de la « propagande anti-russe qui circule en Ukraine depuis plusieurs années », déplore M. Morozov.

Peu importent les justifications invoquées, les deux camps s’entendent sur une chose : il y aura vraisemblablement une bataille de grande ampleur dans le Donbass ces prochains jours. Et les pertes en vies humaines pourraient se calculer à la même échelle.

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