«Nous étions les derniers journalistes à Marioupol»

Une infirmière montre un bébé à sa mère, qui a accouché dans un service médical d’urgence.
Photo: Evgeniy Maloletka Associated Press Une infirmière montre un bébé à sa mère, qui a accouché dans un service médical d’urgence.

Ils étaient les yeux de la planète dans la ville assiégée de Marioupol. Ils ont raconté les vies englouties par la barbarie. Ils ont montré l’agonie, la peur, la dévastation. Sous la plume de Mstyslav Chernov et à travers la lentille d’Evgeniy Maloletka, de l’Associated Press (AP), la détresse avait des visages et l’injustice était portée par des mots. Mais ces derniers journalistes qui couvraient le blocus de Marioupol ont quitté la ville portuaire, assiégée par l’armée russe.

Comment saura-t-on ce qui s’y passe maintenant ? Sans leur travail, la planète n’aurait pas été secouée par l’image de cette femme enceinte, évacuée sur des brancards après que la maternité où elle se trouvait a été bombardée (elle est plus tard décédée). Sans leur présence dans cette ville coupée du monde, on n’aurait pas vu ces enfants morts dans les bras de leurs parents, ces immeubles en feu, ces fosses communes creusées dans la hâte.

Dans un récit poignant de leur évacuation de Marioupol et de leur travail de plus de deux semaines dans cette ville martyre, le journaliste et vidéaste Mstyslav Chernov, qui a grandi à Kharkiv, rappelle que la coupure des canaux de communication dans un blocus — comme celui de Marioupol — poursuit deux objectifs sinistres.

« Le chaos est le premier. Les gens ne savent pas ce qui se passe et ils paniquent », écrit-il dans un texte publié par l’AP. « L’impunité est le deuxième objectif. En l’absence d’informations provenant d’une ville, d’images de bâtiments démolis et d’enfants mourants, les forces russes peuvent faire ce qu’elles veulent. »

Photo: Evgeniy Maloletka Associated Press Le journaliste Mstyslav Chernov, de l’Associated Press

Bombe après bombe, poursuit le journaliste, les Russes ont coupé l’approvisionnement en électricité, en eau et en nourriture dans la ville, stratégiquement située entre la Crimée — une péninsule annexée par la Russie en 2014 — et le territoire séparatiste de Donetsk — occupé depuis 2014 par des forces soutenues militairement et financièrement par la Russie. Puis, ils ont coupé les réseaux de communication.

« Je n’ai jamais, au grand jamais, senti que briser le silence était si important », témoigne Mstyslav Chernov. « C’est pourquoi nous avons pris de tels risques pour transmettre au monde ce qu’on voyait, et c’est ce qui a rendu la Russie si en colère qu’elle nous a traqués. »

Partis pour sauver leur travail

 

Alors que les deux journalistes se trouvaient à l’intérieur d’un hôpital de Marioupol, une douzaine d’hommes armés ont fait irruption dans l’établissement le 15 mars en criant : « Où sont les journalistes, for fuck’s sake ? » Des Russes ou des Ukrainiens ? Dans l’incertitude, des médecins ont glissé des blouses blanches sur les épaules des journalistes pour qu’ils se fondent à eux. « Nous sommes ici pour vous évacuer », leur ont lancé les militaires qui se trouvaient devant eux. Les Ukrainiens, qui leur avaient jusque-là demandé de rester à Marioupol pour documenter la barbarie russe, les intimaient désormais de partir.

« Nous n’avions aucune idée si nous allions nous en sortir vivants », écrit Mstyslav Chernov en se rappelant la course effrénée qui s’est ensuivie dans les rues bombardées de Marioupol. « Quand des obus tombaient à proximité, nous nous plaquions au sol. Le temps était mesuré par l’intervalle entre chaque obus, nos corps crispés et notre souffle retenu. »

Un policier a expliqué aux journalistes, pendant leur fuite, la raison de leur évacuation subite : « Si [les Russes] vous attrapent, ils vous mettront devant une caméra et ils vous feront dire que tout ce que vous avez filmé est un mensonge. Tous vos efforts et tout ce que vous avez fait à Marioupol auront été vains. »

Un travail qui avait réalisé au péril de leurs vies pour tenter d’en sauver d’autres. « J’ai vu tellement de morts que je les filmais presque sans en prendre conscience », mentionne Mstyslav Chernov dans ce récit à couper le souffle.

Enfer glacial

 

Le bilan des victimes du siège de Marioupol est difficile à évaluer, mais les morts se compteraient par milliers. Mercredi, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a indiqué que près de 100 000 personnes s’y trouveraient toujours « dans des conditions inhumaines », piégées dans les ruines de cette cité « en état de siège total, sans nourriture, sans eau, sans médicaments, sous des bombardements constants ».

Interrogée par l’AP à son arrivée en Pologne, Viktoria Totsen, une résidente de Marioupol de 39 ans, a raconté que la Russie bombardait la ville sans relâche depuis une vingtaine de jours. « Au cours des cinq derniers jours, les avions volaient au-dessus de nos têtes toutes les cinq secondes et lâchaient des bombes partout : sur les édifices de logements, les garderies, les écoles d’art — partout. »

Des habitants qui ont fui Marioupol ont décrit à l’ONG Human Rights Watch « un enfer glacial, avec des rues jonchées de cadavres et de décombres d’immeubles détruits ». Pour la procureure générale d’Ukraine, Iryna Venediktova, il ne s’agit plus d’une guerre, mais bien d’un génocide à Marioupol. « Les théâtres de guerre ont des règles, des principes, a-t-elle déclaré à l’Agence France-Presse. Ce que nous voyons à Marioupol, [c’est] l’absence totale de règles. »

Photo: Evgeniy Maloletka Associated Press Un couple pleure la mort de son fils de 18 mois, tué dans un bombardement.

Mardi soir, le président Zelensky a dénoncé la capture par les Russes d’un convoi humanitaire chargé de vivres et de médicaments qui se dirigeait vers Marioupol. « Toutes nos tentatives, malheureusement, sont réduites à néant par les occupants russes, avec des bombardements et une terreur évidente », a-t-il déploré. Les Russes auraient fait prisonniers 11 chauffeurs de bus et 4 travailleurs humanitaires, en plus de saisir les cargaisons du convoi.

Le dirigeant ukrainien a toutefois balayé du revers de la main lundi l’offre faite par la Russie à l’Ukraine de s’avouer vaincue à Marioupol. Une capitulation qui permettrait au pays de Vladimir Poutine d’ériger un couloir terrestre entre la Crimée et le territoire russe.

Plus d’yeux

L’enfer est donc bien installé dans cette ville russophone. « Pour briser le blocus, il faudrait mener une offensive. Et je ne crois pas que ce soit la stratégie actuelle de l’armée ukrainienne, qui est plutôt basée sur la défense des grandes villes », analyse Nickolay Kapitonenko, professeur à l’Institut de relations internationales de l’Université Taras Shevchenko de Kiev et consultant au comité parlementaire sur la politique étrangère de l’Ukraine.

Mardi, la ville riveraine de la mer d’Azov a été visée par deux « bombes superpuissantes », a indiqué la municipalité. Dimanche, une école d’art abritant 400 personnes a été bombardée. La semaine dernière, c’était un théâtre, sous lequel se cachaient des centaines de personnes et devant lequel avait été inscrit « enfants » en grosses lettres, qui a été englouti par la destruction russe.

« Je pouvais localiser exactement où nous aurions dû aller pour savoir s’il y avait des survivants, pour écouter [les témoignages des gens] qui avaient été pris pendant des heures sous les piles de débris », écrit avec émotion le journaliste et vidéaste Mstyslav Chernov.

Mais, « nous étions les derniers journalistes à Marioupol ». Et maintenant, il n’y en a plus.

Avec l’Associated Press et l’Agence France-Presse

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