L’Occident a-t-il une part de responsabilité dans la guerre en Ukraine?

Un jeune manifestant brandit une pancarte sur laquelle il est inscrit «L’Ukraine a besoin de l’aide de l’OTAN maintenant», devant le siège de l’OTAN, à Bruxelles, le 16 mars 2022.
Photo: Sylvain Plazy Associated Press Un jeune manifestant brandit une pancarte sur laquelle il est inscrit «L’Ukraine a besoin de l’aide de l’OTAN maintenant», devant le siège de l’OTAN, à Bruxelles, le 16 mars 2022.

L’OTAN a-t-il joué avec le feu en élargissant son alliance militaire jusqu’aux portes de la Russie ? Alors que le fiel de Vladimir Poutine continue de se déverser sur l’Ukraine, des voix persistent à clamer que l’Occident aurait pu prêter une oreille plus attentive aux doléances de l’ours russe. D’autres estiment plutôt que l’invasion de l’Ukraine fournit la confirmation de la nécessité qu’il y avait de protéger les pays d’Europe de l’Est de leur voisin aux visées impérialistes. Décryptage de la question avec des points de vue nord-américains, russes et ukrainiens.

En 2014, dans un article qui a fait couler beaucoup d’encre intitulé « Why the Ukraine Crisis Is the West’s Fault », le politologue américain John J. Mearsheimer affirmait que l’Occident était majoritairement responsable de la crise qui sévissait alors avec la Russie (l’annexion de la Crimée et l’occupation d’une partie du Donbass).

« La racine principale de ces troubles est l’élargissement de l’OTAN, l’élément central d’une stratégie plus large visant à sortir l’Ukraine de l’orbite de la Russie pour l’intégrer à l’Occident », écrivait-il. Des propos qu’il a depuis réitérés, en marge de la deuxième invasion russe de l’Ukraine, survenue le 24 février.

Selon ce tenant de l’approche réaliste, « les grandes puissances sont toujours sensibles aux menaces qui planent près de leur territoire national ». Comme le seraient par exemple les États-Unis si une force étrangère érigeait une alliance militaire jusqu’à ses frontières en y intégrant le Canada ou le Mexique, illustrait-il.

Pas une justification

 

Un argumentaire que nuance William C. Wohlforth, directeur du Dartmouth Institute for Global Security, situé au New Hampshire. « De dire que ce serait problématique pour toute grande puissance, c’est un argument convaincant, convient-il. Mais ça ne légitime en aucun cas l’invasion injustifiée de l’Ukraine. »

Le politologue était lui aussi sceptique et opposé à l’élargissement de l’OTAN à l’époque. Une position qu’il remet aujourd’hui en question. « Si on rejouait l’histoire et que l’alliance militaire ne s’était pas élargie, je ne suis pas certain qu’on serait dans une meilleure posture aujourd’hui. »

Depuis la fin de la guerre froide, cinq vagues d’élargissement successives de l’Alliance atlantique ont permis à plusieurs États d’Europe de l’Est, dont d’ex-membres du pacte de Varsovie, d’intégrer l’OTAN. En 1999, la République tchèque, la Hongrie et la Pologne se sont jointes à l’Alliance, menée par les États-Unis, suivies en 2004 par la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie. Ce fut ensuite au tour de l’Albanie, de la Croatie, du Monténégro et de la Macédoine du Nord.

Là où l’Occident a assurément erré, croit M. Wohlforth, c’est lorsque l’OTAN a promis en 2008 à l’Ukraine et à la Géorgie qu’elles seraient un jour admises sans pour autant leur offrir une adhésion immédiate. « La Russie était bien sûr opposée à ce que l’Ukraine soit membre de l’OTAN, donc cela a en quelque sorte ouvert une fenêtre à l’intérieur de laquelle la Russie se devait d’intervenir avant que l’Ukraine ne devienne membre. » Une décision d’autant plus contestable qu’il n’y a jamais eu un fort appui, au sein des pays européens, à l’admission de l’Ukraine dans l’Alliance, rappelle-t-il.

L’élargissement de l’OTAN ne doit pas être perçu comme une cause de l’invasion russe de l’Ukraine, mais plutôt comme un élément qui a nui à la relation entre l’Occident et la Russie, mentionne le politologue.

Outil de rhétorique

 

Timothy Andrews Sayle, auteur du livre Enduring Alliance. A History of NATO and the Postwar Global Order, ne croit pas non plus que la source du conflit actuel se trouve du côté de l’OTAN. « L’idée que l’élargissement de l’OTAN ait mené directement à la guerre qu’on voit aujourd’hui n’a aucun sens à mes yeux », dit-il.

L’historien de l’Université de Toronto voit plutôt dans cet argument un « outil de rhétorique » utilisé par le Kremlin pour justifier l’invasion. Une guerre qui tirerait davantage sa source dans les gains politiques que Poutine croyait pouvoir retirer d’une victoire rapide, estime-t-il.

Lorsque les pays d’Europe de l’Est ont commencé à cogner à la porte de l’OTAN, dans les années 1990, les membres ont mené un difficile débat entre la nécessité d’offrir une protection à ces ex-républiques soviétiques (« il y avait une préoccupation réelle et pressante ») et la volonté de ne pas s’aliéner la Russie, mentionne M. Sayle.

« Je pense que les États-Unis ont effectué l’évaluation la plus appropriée des risques en acceptant les pays d’Europe de l’Est dans l’OTAN pour créer une Europe plus sûre. Si la Russie avait fourni des indications voulant qu’elle allait vraiment émerger comme une démocratie stable, le besoin aurait été moins présent pour un élargissement de l’OTAN. »

Avertissements

 

Pour Ilya Morozov, professeur à la Russian Presidential Academy of National Economy and Public Administration, à Volgograd, en Russie, l’Occident a plutôt cherché à « maximiser ses succès géopolitiques à la fin de la guerre froide ». Dans un discours prononcé en 2007 à Munich, Vladimir Poutine a « averti » l’Ouest que la Russie était inquiète pour sa sécurité, rappelle le professeur de science politique.

« Mais les politiques occidentales n’ont pas changé, écrit-il au Devoir. Des alliés des États-Unis ont accédé au pouvoir en Ukraine et en Géorgie et ont posé les jalons pour que leur pays fasse partie de l’OTAN. C’est le principal facteur qui a mené la Russie à troquer ses moyens diplomatiques pour des moyens militaires afin d’assurer sa sécurité. »

Une éventuelle admission de l’Ukraine dans l’OTAN est la principale raison qui a justifié cette opération militaire, souligne M. Morozov. « Le reste des demandes de la Russie à l’Ukraine sont secondaires », dit-il.

L’idée que l’élargissement de l’OTAN ait mené directement à la guerre qu’on voit aujourd’hui n’a aucun sens à mes yeux.

 

Il y a non seulement un aspect sécuritaire, mais aussi un aspect politique à cet enjeu, poursuit le politologue. « La Russie perçoit l’élargissement de l’OTAN vers l’est non seulement comme une menace militaire potentielle, mais aussi comme une contestation de ce qu’elle représente comme civilisation, un désir d’aliéner et d’isoler la Russie du monde occidental [dont elle voulait faire partie] », mentionne le professeur, qui rappelle aussi que toute une génération de Russes perçoit encore l’ancien territoire soviétique comme étant lié par une « destinée commune ».

Choix légitime

 

Une vision que conteste avec vigueur la députée et journaliste ukrainienne Ivanna Klympush-Tsintsadze. « Pourquoi la Russie croit-elle qu’elle a le droit de dire aux autres nations comment elles doivent se développer ? » vocifère-t-elle dans une entrevue réalisée depuis Kiev grâce à Zoom.

« Je veux choisir le chemin qu’empruntera mon pays. Je veux vivre dans un pays libre, démocratique et prospère. Et ce sont les choix politiques pour lesquels les Ukrainiens ont voté depuis plusieurs années », mentionne Mme Klympush-Tsintsadze. Celle qui a déjà été vice-première ministre chargée de l’intégration européenne et euro-atlantique du pays rappelle d’ailleurs que les Ukrainiens sont massivement sortis dans les rues lors de la révolution orange en 2004 et de la révolution de la dignité en 2014 pour réaffirmer leur volonté de vivre dans un pays démocratique orienté vers l’Europe.

« C’est notre choix et c’est un choix tout à fait légitime, dit-elle. La Russie se voit encore comme un empire : c’est cette pensée impériale qui a mené à la radicalisation de la Russie, et non pas les politiques de l’Occident. »



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