Comment aider l’Ukraine sans déclencher l’apocalypse?

Justin Trudeau s'adresse aux troupes canadiennes lors de sa visite à la base militaire d'Adazi à Kadaga, en Lettonie, en mars 2022.
Photo: Roman Koksarov Associated Press Justin Trudeau s'adresse aux troupes canadiennes lors de sa visite à la base militaire d'Adazi à Kadaga, en Lettonie, en mars 2022.

L’OTAN peut-elle se fier aux leçons de la guerre froide pour façonner sa stratégie face à la Russie ? Le Devoir a voulu soupeser les nouveaux impératifs géostratégiques qu’introduit la guerre en Ukraine avec la professeure Jane Boulden, titulaire de la chaire de recherche sur les relations internationales et les études de sécurité du Collège militaire royal du Canada.

Le président de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky, s’adressera au Parlement canadien à Ottawa mardi. Il va certainement demander plus d’aide du Canada. Que devrait répondre le gouvernement Trudeau ?

Je recommanderais la retenue au sujet de la protection de l’espace aérien (no fly zone) de l’Ukraine. Le risque est tellement élevé. Évidemment, c’est une situation crève-cœur. L’Ukraine souffre. Il n’y a aucun doute. Il n’y a aucun doute non plus sur le fait que la retenue des Occidentaux rajoute à la souffrance ukrainienne. C’est cependant dans la nature même du monde nucléaire d’imposer cette retenue. On ne peut risquer ce pas de plus, cet engagement direct avec la Russie, parce que le risque d’une escalade jusqu’à la guerre atomique est réel. Un de mes collègues le dit bien : si on se trompe, nous allons tous mourir. La déclaration est puissante, mais elle reste dans le domaine du possible.

Comment qualifiez-vous vous-même les attaques lancées par la Russie en Ukraine ?

La question de la définition de ce qui se passe est importante. Ça semble évident, mais ça ne l’est pas. Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, la réalité de la guerre était claire, malgré quelques zones grises. Jusque-là, un État déclarait formellement la guerre à un autre, et les hostilités suivaient. Ce n’est plus le cas. Après 1945, il est devenu de plus en plus difficile de définir ce qu’est la guerre exactement. Par contre, la situation en Ukraine cadre avec la manière traditionnelle de la concevoir : un État a traversé la frontière d’un autre militairement en utilisant la violence pour atteindre ses objectifs vis-à-vis de l’État envahi. Et encore là, il reste des parts d’ombre. Dans la perspective de Poutine, la Russie n’envahit pas un État séparé, mais cette vision est complètement opposée à celle du reste du monde. Dans la perspective de la communauté internationale, les lois des comportements des États, non seulement en cas de conflit, mais en général, reposent entièrement sur la notion de la souveraineté étatique. Deux éléments s’y rattachent. D’abord, l’idée qu’un gouvernement a l’autorité sur tout ce qui se passe à l’intérieur de son État, ensuite, l’idée que cette souveraineté est reconnue par tous les autres États. Bref, en Ukraine, il s’agit bien d’un conflit interétatique classique.

Comment ce conflit « à l’ancienne » va-t-il changer le secteur de la défense de la société canadienne ?

On en mesure déjà les effets. Je pense que les dépenses militaires vont augmenter et que notre implication dans l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) va s’accroître avec le déploiement de troupes en Europe. Nous en avons déjà en poste en Lettonie et nous nous sommes engagés à les augmenter. Nous allons aussi voir d’autres formes d’engagements au sein de l’alliance. Cette implication accrue dans l’OTAN ne peut pas se réaliser en une nuit. Il faudra du temps pour y arriver.

La une du magazine The Economist parle de « stalinisation de la Russie ». On recule donc de plusieurs décennies ?

Oui, je le pense. D’ailleurs, peu importe comment cette tragédie va se terminer pour l’Ukraine, cet événement indique bien que nous sommes entrés dans un nouveau monde de relations avec la Russie. Les effets vont perdurer pendant des années. On revient à une situation semblable à celle qui prévalait pendant la guerre froide. Il faut aussi se demander si la situation découle de la vision d’un seul homme, Vladimir Poutine, ou si elle dépend d’une perspective partagée par les élites russes en général.

L’OTAN a-t-elle donc raté sa reconversion postsoviétique ? L’Occident a-t-il été trop conciliant face à la Russie ?

Je ne le dirais pas ainsi. Peut-être n’avons-nous pas bien lu les signes. En 2008, quand l’Ukraine a demandé à se joindre à l’OTAN, Poutine a tout de suite déclaré que ce serait un pas de trop pour la Russie. Je dirais donc que nous n’avons pas assez compris à quel point ce problème lui importait fortement. En plus de mal lire les signaux, nous ne nous sommes pas préparés à la possibilité de ce qui se produit maintenant. La Russie a donc tiré profit de notre attitude. Plusieurs analystes pensaient que Poutine se contenterait de réclamer les républiques sécessionnistes du Donbass en créant un corridor jusqu’à la Crimée. Alors pourquoi a-t-il choisi maintenant d’entrer en guerre pour prendre toute l’Ukraine ? C’est bien difficile de comprendre ce qu’il y a dans la tête d’un dictateur. Il y a une différence à faire entre ne pas vouloir l’OTAN à sa frontière et vouloir recréer l’Union soviétique. Ces deux objectifs sont liés, mais différents.

Le président français, Emmanuel Macron, jugeait en novembre 2019 que l’OTAN était « en mort cérébrale ». Le président Trump n’en pensait pas moins. Des stratèges ont annoncé que l’axe du monde basculait de l’Atlantique au Pacifique. Comment le conflit en Ukraine va-t-il affecter la géostratégie mondiale ?

On ne peut plus sortir la Chine de la géostratégie mondiale. Mais le rôle de cette nouvelle puissance et les relations avec elle restent encore imprévisibles. La Chine est maintenant un pays très différent de celui du temps de la guerre froide par sa place dans le monde comme par son interconnexion dans le réseau mondial. La Chine veut être perçue comme un bon citoyen mondialisé, et par là, je ne veux pas dire que ce pays va se comporter en respectant nos normes, pas du tout. Mais la Chine ne veut pas devenir ce que Poutine représente maintenant, c’est-à-dire un paria international.

Les craintes de l’utilisation des armes non conventionnelles chimiques ou biologiques par ce paria vous semblent-elles fondées ?

Si Poutine se sent frustré par l’évolution de la guerre — et on voit des signes de cette frustration —, il pourrait bien emprunter cette voie. C’est risqué. Ces armes sont difficiles à contrôler, ses propres troupes pourraient être touchées et les effets pourraient traverser les frontières et stimuler des répliques. Cela dit, cette guerre viole déjà certains principes de la guerre traditionnelle. Les lois de la guerre demandent de ne pas intentionnellement prendre pour cible des immeubles civils, des hôpitaux, des équipements humanitaires. Par contre, les méthodes de la cyberguerre ne sont pas utilisées alors qu’on aurait pu s’attendre au contraire, par exemple pour mettre à plat le réseau électrique du pays ou cibler des objectifs dans les pays européens ou nord-américains.

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