La présidentielle française percutée par la guerre en Ukraine

Le président Emmanuel Macron doit annoncer avant le 4 mars sa candidature officielle.
Photo: Olivier Hoslet Pool via Associated Press Le président Emmanuel Macron doit annoncer avant le 4 mars sa candidature officielle.

La vidéo n’est pas passée inaperçue. On y voit le président Emmanuel Macron en chef de guerre dans le très secret poste de commandement Jupiter, à l’Élysée. Peu avant, il s’était entretenu avec le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, pour l’assurer de son soutien. À moins de six semaines du premier tour des élections présidentielles françaises, la guerre en Ukraine est en train de modifier radicalement le cours de ce scrutin.

Alors que le président doit annoncer avant le 4 mars sa candidature officielle, sa première grande assemblée de campagne, prévue samedi à Marseille, a été annulée. Même sa visite au Salon de l’agriculture, une tradition politique habituellement incontournable, a été réduite au strict minimum.

Entre l’épidémie de COVID-19 et le premier conflit militaire européen de cette ampleur au XXIe siècle, quel espace restera-t-il pour une campagne présidentielle qu’on annonçait pourtant cruciale ? C’est la question que l’on se pose dans tous les états-majors politiques depuis une semaine, pendant que le président est sur tous les plateaux de télévision à titre de chef des armées et de président du Conseil de l’Union européenne. Une présidence qu’il avait d’ailleurs choisi lui-même de ne pas reporter, malgré la campagne à venir.

Jamais une telle crise internationale ne s’était déclenchée à quelques semaines d’un rendez-vous aussi décisif. Ni les interventions en Libye et au Mali ni les guerres en Irak et en ex-Yougoslavie ne se sont déroulées en période électorale. L’événement est sans précédent, si bien que les experts se demandent à quoi pourra bien ressembler la campagne qui s’amorce.

Déjà, les sondages ont enregistré l’évidente popularité du chef de l’État. Un phénomène normal en situation de crise. « Le calendrier lui était déjà favorable », affirme dans Le Point le conseiller de l’Institut Montaigne Dominique Moïsi. « Mais la guerre russo-ukrainienne peut lui offrir un second mandat sur un plateau d’argent. »

Selon le baromètre Elabe du quotidien Les Échos, la cote de confiance d’Emmanuel Macron a gagné cinq points. Plus de 50 % des Français disent lui faire confiance pour faire face à la crise provoquée par l’invasion de l’Ukraine. Alors que 65 % des Français n’hésitent pas à dire que cette guerre influencera leur choix, les intentions de vote en sa faveur ont progressé de deux ou trois points pour atteindre, selon les sondages, entre 26 % et 28 %. Ces taux le placent loin devant ses principaux concurrents.

La stratégie du surplomb

 

Au milieu de la tempête, « on aura sans doute le sentiment qu’il n’est pas temps de prendre le risque de changer de capitaine », déclarait le politologue Dominique Reynié au quotidien Le Figaro. C’est ce que le politologue américain John Mueller appelait dans les années 1970 le syndrome du « ralliement autour du drapeau ».

La stratégie d’Emmanuel Macron, qui souhaitait conserver son surplomb présidentiel le plus longtemps possible avant de descendre dans l’arène, se voit ainsi confortée. Difficile d’installer dans ces circonstances un duel d’égal à égal avec un candidat qui passe son temps au téléphone avec Joe Biden et Vladimir Poutine. Déjà rejetée par les proches du président, l’idée d’un grand débat télévisé entre les principaux candidats avant le premier tour semble aujourd’hui plus qu’improbable.

Mais, il y a plus. Face à un président aux manettes, les candidats marchent sur des œufs dès lors qu’il est question de l’Ukraine. Si tous sans exception ont dénoncé sans hésitation l’agression russe, plusieurs se font aujourd’hui reprocher ce qui pourrait apparaître comme une forme de tolérance à l’égard du régime de Vladimir Poutine.

Depuis quelques jours, Jean-Luc Mélenchon (LFI), Marine Le Pen (RN) et Éric Zemmour (Reconquête) ont dû justifier pied à pied leurs positions passées à l’égard de la Russie. Le premier était en effet allé jusqu’à soutenir l’intervention russe en Syrie. « Je ne suis pas d’accord pour qu’on fasse de la Russie un ennemi. Nous avons fait entrer dix pays dans l’OTAN à l’Est, ce qui a été ressenti comme une menace par la Russie », avait déclaré pas plus tard qu’en janvier dernier le président de La France insoumise.

Du côté de la droite populiste, les liens de Marine Le Pen avec la Russie sont anciens. Faute de pouvoir financer sa campagne en France, en 2014, son parti avait emprunté plusieurs millions d’euros auprès de banques russes. En 2017, en pleine campagne présidentielle, la présidente du Rassemblement national avait même rencontréVladimir Poutine.

Zemmour pointe l’OTAN

Quant au candidat de la droite nationaliste Éric Zemmour, il n’a jamais caché son admiration pour le patriotisme du président russe. « Vladimir Poutine défend ses intérêts. C’est un patriote russe », avait-il déclaré au début février, alors même que des troupes russes s’activaient à la frontière ukrainienne. En 2018, il avait même dit rêver « d’un Poutine français ».

Selon lui, si Poutine est « coupable » d’avoir agressé l’Ukraine, les responsables demeurent « les Français, les Allemands, les Américains, qui n’ont pas fait respecter les accords de Minsk et qui n’ont cessé d’étendre l’OTAN pour qu’elle soit autour de la Russie comme une sorte d’encerclement ». Sur RTL, il a réitéré que « le coupable, c’est Poutine, les responsables, c’est l’OTAN, qui n’a cessé de s’étendre ».

Dans les heures qui ont suivi l’agression russe, celui qui dispute à Marine Le Pen la deuxième place dans les sondages avait même proposé d’envoyer deux médiateurs à Moscou : l’ancien président Nicolas Sarkozy et l’ex-ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand Hubert Védrine. Une proposition qualifiée d’« idiote » par ce dernier, selon qui seuls l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder, le secrétaire général de l’ONU, les Israéliens ou les Chinois pourraient jouer un tel rôle.

Refusant de céder à « l’émotion », Zemmour est aussi le seul candidat à refuser d’accueillir les réfugiés ukrainiens dans une France, dit-il, « déjà submergée par l’immigration ». « Je partage et je comprends l’émotion vis-à-vis des populations ukrainiennes », mais « je préfère qu’ils [les Ukrainiens] soient en Pologne. Ils pourront plus facilement rentrer chez eux quand la guerre sera finie ». Le candidat propose notamment d’aider ce pays en levant les sanctions économiques que lui impose Bruxelles.

Cette position a été qualifiée d’« indigne » par le secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Clément Beaune, qui, parodiant François Mitterrand sur les missiles russes, a conclu que « Poutine est à l’Est », mais que « les poutinistes sont à l’Ouest ».

Emmanuel Macron serait-il allé jusqu’à « scénariser » cette crise ? Le président du Sénat, Gérard Larcher, ne craint pas de l’affirmer. S’il n’y a pas de débat, a-t-il dit sur Europe 1, « alors ce sera une forme d’omission démocratique avec un risque de légitimité » au cours du prochain mandat.

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