Samuel Paty, un trauma français toujours palpable

L’assassinat de ce professeur d’histoire-géographie qui enseignait à ses élèves dans un cours d’éducation morale et civique la liberté d’opinion, notamment de par sa portée symbolique, a secoué tout le pays.
Photo: François Mori Pool via Associated Press L’assassinat de ce professeur d’histoire-géographie qui enseignait à ses élèves dans un cours d’éducation morale et civique la liberté d’opinion, notamment de par sa portée symbolique, a secoué tout le pays.

Un an jour pour jour après la décapitation en pleine rue de Samuel Paty par un djihadiste tchétchène, la France ne semble toujours pas remise du traumatisme. Il faut dire qu’en commettant cet assassinat atroce à la sortie des classes du collège du Bois d’Aulne, dans la petite ville de Conflans-Sainte-Honorine, le réfugié Abdoullakh Anzorov s’attaquait à l’un des principaux symboles de la République : un professeur d’histoire-géographie qui enseignait à ses élèves dans un cours d’éducation morale et civique la liberté d’opinion.

Samedi, les commémorations seront nombreuses dans toute la France. Le premier ministre Jean Castex et le président Emmanuel Macron recevront à l’Élysée les proches de l’enseignant de 47 ans. Une plaque à son nom sera inaugurée à l’entrée du ministère de l’Éducation nationale. La veille, en fin de journée, toutes les écoles de France lui ont rendu hommage par une minute de silence, un témoignage ou une discussion. Samedi, à Conflans-Sainte-Honorine, le collège du Bois d’Aulne accueillera 300 élèves, parents et membres du personnel pour se rappeler ce qui s’est passé un an plus tôt.

Tout commence par un mensonge

Si le traumatisme est toujours palpable, un an plus tard, l’enquête a permis de reconstituer avec précision la mécanique infernale de cet attentat qui a secoué tout un pays. « Samuel Paty a toujours affirmé n’avoir commis aucune faute, mais on ne l’a jamais cru », affirme David di Nota. Dans un livre qui éclaire d’une lumière crue ces événements tragiques, l’écrivain a minutieusement reconstitué la chronologie du drame (J’ai exécuté un chien de l’enfer : rapport sur l’assassinat de Samuel Paty, Le Cherche midi).

Selon lui, durant les dix longues journées qui menèrent à cette fin tragique, on préférera croire les accusations de ceux qui n’étaient pas dans la classe alors que ceux qui étaient présents affirmaient catégoriquement le contraire. « Paty est accusé par une élève qui n’a pas assisté au cours d’avoir exclu les musulmans de sa classe parce qu’ils étaient musulmans. C’est la calomnie initiale relayée par les islamistes puis captée par un terroriste. Toute cette cabale est montée par des gens qui n’étaient pas sur place. »

Ce mensonge initial, dit-il, l’Éducation nationale pouvait rapidement le mettre au jour, car l’institution a vite su que cette élève n’avait pas assisté au cours. « On aurait très bien pu dire à la cohorte informe des offensés qui traitaient Paty de “voyou” et le menaçaient que tout cela était un mensonge. D’autant plus que le témoignage des élèves qui étaient dans la classe disait au contraire que ça s’était bien passé et que l’acte de prévenance de Paty n’était en aucun cas de la stigmatisation. »

On sait aujourd’hui hors de tout doute que tout a commencé par un mensonge. Ce mensonge, c’est celui d’une jeune fille de 13 ans qui n’avait pas assisté au cours mais qui, pour couvrir la suspension disciplinaire qu’elle venait de subir, prétendra que son professeur avait offensé les musulmans. Le quotidien Le Parisien a révélé que Z. Chnina avait finalement avoué aux policiers avoir menti à son père d’abord, puis lors d’une déposition au commissariat, et enfin pendant sa garde à vue en prétendant que Samuel Paty avait demandé aux élèves musulmans de lever la main et de quitter la classe. Dans le cours qu’il donnait depuis plusieurs années sur la liberté d’opinion et où il avait l’habitude de présenter deux caricatures de Mahomet, il avait simplement offert à ceux qui ne souhaitaient pas les voir la possibilité de sortir un instant. La suite est connue. Le père Brahim Chnina et l’islamiste Abdelhakim Sefrioui diffuseront sur les réseaux sociaux des messages et des vidéos qui révéleront le nom du collège où enseignait Paty. Abdoullakh Anzorov n’aura qu’à s’informer sur WhatsApp pour trouver le nom du professeur et offrir 350 euros à des élèves pour l’identifier afin de l’assassiner froidement.

Le chantage au « respect »

David di Nota souligne que, dans son rapport, l’Inspection générale passe sous silence la déclaration que fait Samuel Paty le 13 octobre. Alors qu’il fait une déposition au commissariat de police — puisqu’on l’accuse aussi d’avoir diffusé des images pornographiques (l’une des caricatures montrait Mahomet nu) —, il affirme n’avoir commis aucune faute dans l’exercice de ses fonctions.

« Or, dans le rapport, cette voix est effacée. On ne le cite jamais, affirme di Nota. Il est le premier concerné, mais on ne l’écoute pas. Pour ne pas faire de vagues, on a plutôt essayé de lui faire porter le chapeau en prétendant qu’il avait reconnu avoir commis “une maladresse” alors que le 6 octobre, il a simplement appelé les parents pour s’expliquer. On a calculé qu’ainsi, on calmerait les offensés. C’est pour cela qu’il n’a pas bénéficié d’une protection rapprochée alors qu’il était l’objet de menaces physiques. »

Selon l’écrivain, Paty « a été victime d’un système qui est très connu chez les enseignants et qui consiste à faire du professeur la variable d’ajustement chaque fois qu’il y a un litige. Ça relève de la peur. Le chantage au respect que font les islamistes est un chantage très basique. On a cédé à la peur et on n’ose pas l’avouer maintenant. Vous créez un soupçon, une rumeur fausse et il suffit qu’un fou passe par là pour que votre vie soit mise en danger. Beaucoup de professeurs ont souffert de ces fausses accusations par une mort sociale et professionnelle. »

Le triomphe de l’autocensure

L’écrivain raconte cette blague que fit Paty en apprenant qu’un inspecteur était dépêché pour enquêter. Il lança que, l’an prochain, il parlerait plutôt de la censure en Chine. Car le résultat, c’est évidemment l’autocensure. Depuis un an, plusieurs enquêtes ont montré que les enseignants qui osent comme Paty aborder de front la question du blasphème avec leurs élèves sont moins nombreux qu’avant.

En janvier, une étude de la Fondation Jean-Jaurès révélait qu’un enseignant sur deux reconnaissait s’être autocensuré sur les questions religieuses afin de ne pas provoquer d’incidents dans leur classe. Dans la même enquête, 80 % disaient avoir constaté des formes de séparatisme religieux allant de l’absence non justifiée à des cours de natation au refus d’entrer dans un lieu à caractère religieux.

Ce « séparatisme » touche particulièrement les jeunes musulmans. Une enquête plus récente de l’Institut français d’opinion publique (IFOP) réalisée pour le magazine Marianne confirme que 22 % des 18-30 ans considèrent le cours de Samuel Paty comme une provocation, 14 % le jugent islamophobe, alors que 20 % ne se prononcent pas. Le sondage révèle même que 5 % refusent de condamner la décapitation du professeur.

David di Nota rappelle que Paty avait déjà utilisé dans ses cours des caricatures de Jésus sans que cela pose problème. Il dénonce ce qu’il nomme la « culture du respect ». Loin de lui l’idée que les citoyens ne devraient pas se respecter entre eux, c’est même une pratique républicaine, dit-il, mais « l’usage politique que l’on fait de ce mot est en réalité un cache-sexe pour rétablir le délit de blasphème. Un professeur n’a pas à caler ce qu’il enseigne sur ce qui peut ou pas “froisser” les sensibilités religieuses. Le résultat, c’est qu’on ne peut plus rien dire pour ne pas heurter les minorités. »

Le procès destiné à faire la lumière sur cette affaire et l’implication des 16 personnes aujourd’hui mises en examen, la plupart pour « association de malfaiteur terroriste », n’aura pas lieu avant deux ou trois ans. Dans son livre, David di Nota compare ce qui s’est passé avec Samuel Paty à ce qui est arrivé à l’écrivain Salman Rushdie. Les versets sataniques ont été publiés, mais la liberté de parole a quand même été restreinte. « On peut gagner une bataille et rendre hommage à Samuel Paty, mais perdre la guerre. Le courage est un choix politique », dit-il. Signe que le malaise qu’a suscité ce drame en France est loin d’être terminé, la proposition de donner le nom de Samuel Paty au collège du Bois d’Aulne est demeurée lettre morte. Comme l’a déclaré à L’Express un ancien élève du collège, Paul Marion, « les élus bottent en touche ».

 

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