Quel avenir pour le Rassemblement national?

Marine Le Pen au sortir de l’isoloir, le 27 juin dernier
Photo: Michel Spingler Associated Press Marine Le Pen au sortir de l’isoloir, le 27 juin dernier

Ce devait être le congrès de la victoire. Celui qui devait lancer la campagne présidentielle de Marine Le Pen. Ce sera celui de la gueule de bois. Lorsque les militants du Rassemblement national se réuniront ce week-end en congrès national à Perpignan, ils n’auront guère le cœur à la fête. Alors qu’on s’apprêtait à fêter la conquête d’au moins une région sinon deux, dimanche dernier les élections régionales ont enregistré à l’occasion d’une abstention historique un important recul du vote RN. Bref, ce fut la douche froide.

Au lieu de tirer profit d’une victoire qui devait créer une « dynamique » et donner le ton à l’année électorale qui s’amorce, les militants en seront réduits à s’interroger sur les raisons pour lesquelles leurs sympathisants ne se sont pas déplacés ces deux derniers dimanches.

Car le vote en faveur du parti de Marine Le Pen est partout en recul. Alors que le candidat Thierry Mariani n’est pas parvenu à décrocher la région de Provence-Alpes-Côte d’Azur, celle qui selon les sondages avait toutes les chances de basculer dans l’escarcelle du RN, le parti perd 30 % de ses conseillers régionaux et 14 cantons sur les 27 qu’il dirigeait. Ce recul est particulièrement sévère en Île-de-France (où le RN passe de 22 élus à 12) et dans les Hauts-de-France (où il passe de 54 à 40).

Dans les hautes sphères du parti, tenues bien en main par Marine Le Pen, on ne veut voir dans ce reflux qu’un simple effet mécanique de l’abstention historique enregistrée dimanche. En pleine sortie du confinement, alors que les Français jouissaient de leurs premiers week-ends de liberté (en France, on vote le dimanche), seul un Français sur trois s’est déplacé. Il se pourrait aussi que les Français aient déserté ce scrutin faute de pouvoir s’identifier à ces grandes régions créées par François Hollande qui n’ont que très peu de pouvoir.

Cette abstention a fait reculer tous les partis, à commencer par le parti présidentiel (LREM) qui n’a rassemblé que 10 % des voix. En position de force dans leur région respective, seuls les sortants de la droite traditionnelle (LR) et du Parti socialiste (PS) ont été en mesure de convaincre leurs électeurs d’aller voter. Tous ont donc d’ailleurs été réélus.

Le début du déclin ?

Nombre d’observateurs veulent pourtant voir dans cette débandade électorale plus qu’une simple erreur de parcours. Si le sociologue Michel Wieviorka y voit « le début du déclin des populismes », d’autres ont d’ores et déjà diagnostiqué l’échec de la stratégie de dédiabolisation menée par Marine Le Pen.

« La dédiabolisation est un piège, a déclaré le député européen du RN Gilbert Collard. On n’a pas à se dédiaboliser, on n’a jamais été le diable ! » Plusieurs jugent que, depuis le départ de l’ancien bras droit de Marine Le Pen Florian Philippot, le parti s’est recentré. Il a abandonné l’idée de sortir de l’euro, de l’espace Schengen et même de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH). Ce qui avait fait dire au ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin que Marine Le Pen faisait preuve de « mollesse ».

Cette stratégie a maintes fois été critiquée par le fondateur du Front national, Jean-Marie Le Pen. Selon lui, l’échec aux élections régionales est dû à la « délepénisation » du parti. Le patriarche n’a d’ailleurs pas attendu que la poussière retombe avant d’inciter sa fille à redonner au parti plus de « virilité ».

Paradoxalement, le RN pourrait être affaibli car vainqueur de la guerre des idées, sur l’immigration, la délinquance, l’islamisme ou la contestation d’un capitalisme trop mondialisé et financiarisé

« La banalisation du Rassemblement national semble en faire un parti comme un autre, écrit dans le quotidien Les Échos le professeur de l’Université de Grenoble Vassili Joannidès de Lautour. Au contact du pouvoir, le parti s’embourgeoise et polit sa rhétorique. Ce qui faisait sa singularité n’est plus aussi nettement visible que par le passé. » Certains en veulent pour preuve l’incapacité du RN à rallier le mouvement des gilets jaunes.

Ce verdict n’est pourtant pas partagé par tous. Plusieurs croient plutôt que le RN est en réalité victime de son succès. Ses idées sur la sécurité, l’immigration, les frontières, l’islamisme et la souveraineté économique sont en effet reprises par tout le monde. Même par le président Emmanuel Macron. « Paradoxalement, le RN pourrait être affaibli car vainqueur de la guerre des idées, sur l’immigration, la délinquance, l’islamisme ou la contestation d’un capitalisme trop mondialisé et financiarisé », écrit le directeur du Site Atlantico, Jean-Sébastien Ferjou.

Le rôle tribunitien qu’a tenu le RN-FN depuis bientôt 40 ans est régulièrement comparé à celui que tint lui aussi le Parti communiste français comme porte-parole des classes populaires. Un rôle qui n’a jamais permis au PCF, pourtant premier parti de France, de remporter la présidentielle.

La droite en ébullition

Depuis une semaine, cet échec a complètement rebattu les cartes politiques à droite. S’il a redonné espoir à la droite traditionnelle (LR), cette dernière ne s’est toujours pas trouvé de champion. Pour l’instant, le combat entre les présidents de région Xavier Bertrand, Laurent Wauquiez et Valérie Pécresse est loin de galvaniser les foules.

Depuis quelques jours, des milliers d’affiches portant l’inscription « Zemmour président » sont apparues sur les murs de plusieurs villes de France. Officiellement, elles ont été posées par de jeunes militants indépendants qui souhaitent que le journaliste et éditorialiste vedette se présente à la présidentielle. Ceux-ci voient en Éric Zemmour le seul candidat qui pourrait rassembler des noms aussi divers que Marion Maréchal, Philippe de Villiers et Nicolas Dupont-Aignan, mais surtout combler la brèche entre LR et le RN qui divise la droite depuis les années Mitterrand.

Sans se déclarer pour l’instant, l’essayiste, qui cartonne sur la chaîne CNews, doit publier un livre à l’automne. Son éditeur vient d’ailleurs de lui faire faux bond. Depuis quelques semaines, le polémiste n’a cessé d’épingler la présidente du RN, qui, dit-il, « parle comme Emmanuel Macron ».

Si certains croient en ses chances, d’autres estiment plutôt qu’il n’y a pas d’« espace politique » pour un nouveau candidat à droite. « Je lui ai dit : “Regarde les sondages, tu ne prends rien à Marine Le Pen, tu prends aux Républicains et Dupont-Aignan, ça ne suffit pas à faire un espace” », a déclaré sur BFMTV le maire de Béziers, Robert Ménard, qui soutient Marine Le Pen sans être membre du RN.

Il ne fait de doute pour personne que dimanche Marine Le Pen sera réélue à la présidence d’un parti au sein duquel elle n’a jamais toléré les divergences. Ce n’est cependant pas la première fois qu’on annonce sa mort politique. Après sa calamiteuse prestation lors du débat télévisé de la présidentielle de 2017 n’avait-elle pas été donnée pour morte ?

De nombreux militants veulent plutôt croire, comme son conseiller Philippe Olivier, que, si « on a assisté à un décrochage civique manifeste, […] les sondages ont bien montré que les gens favorables au RN ne sont pas partis ailleurs ». Plus la présidentielle se rapprochera, il n’est donc pas exclu que le RN retrouve son électorat naturel. Un électorat qui n’a d’ailleurs cessé de croître depuis que Marine Le Pen a pris les rênes du parti.

Seule certitude, à droite, l’automne sera plus que mouvementé. 



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