La disparition d'une institution française réputée scandalise des diplômés québécois

Photo prise en 1991 à l’École nationale d'administration, cette grande institution créée en 1945 par le général de Gaulle pour former la crème des hauts fonctionnaires et dont les diplômés comptent des noms aussi prestigieux que Valérie Giscard d’Estaing, Lionel Jospin, François Hollande et… Emmanuel Macron.
Photo: Patrick Hertzog Agence France-Presse Photo prise en 1991 à l’École nationale d'administration, cette grande institution créée en 1945 par le général de Gaulle pour former la crème des hauts fonctionnaires et dont les diplômés comptent des noms aussi prestigieux que Valérie Giscard d’Estaing, Lionel Jospin, François Hollande et… Emmanuel Macron.

« Qui pourrait imaginer la disparition de la London School of Economics (LSE), de la Kennedy School, d’Oxford ou de Harvard ? » Jocelyn Caron ne décolère pas. Ce Québécois diplômé en 2011 de l’École nationale d’administration (ENA) a accueilli la mort dans l’âme la décision prise par Emmanuel Macron la semaine dernière de faire disparaître cette institution dont la réputation a depuis longtemps dépassé les frontières hexagonales.

L’ENA est cette grande école créée en 1945 par le général de Gaulle afin de former la crème des hauts fonctionnaires et dont la liste des diplômés compte des noms aussi prestigieux que Valérie Giscard d’Estaing, Lionel Jospin, François Hollande, Hubert Védrine et… Emmanuel Macron.

Un revirement « populiste »

En pleine épidémie, le président a annoncé que l’ENA serait remplacée par un Institut du service public (ISP), comme il l’avait promis pendant la révolte des gilets jaunes il y a deux ans. Même si cette disparition ne faisait pas partie des revendications des contestataires, le président avait alors tranché afin, disait-il, de revoir les modes de sélection et de former des élites plus conformes « à l’image de la société ». Un revirement souvent qualifié de « populiste » puisqu’un an plus tôt, il défendait son alma mater en ces termes : « Qu’est-ce qu’il y avait avant l’ENA ? Il y avait des concours de bonnes manières et des cooptations individuelles. Je préfère un concours de méritocratie ! »

En 2010, Jocelyn Caron avait interrompu ses études en droit à l’Université McGill pour s’inscrire à l’ENA. « J’en avais assez du juridisme canadien. Je voulais me mettre au défi », dit-il. Celui qui dirige aujourd’hui Finautonome, une organisation qui a pour mission d’améliorer la situation financière des personnes handicapées, ne l’a jamais regretté.

« Cette décision populiste est d’une étroitesse d’esprit difficile à imaginer, dit-il. Supprimer l’ENA, c’est envoyer le message au monde entier que les diplômés de cette grande école à la réputation internationale ont perdu leur temps et que cette formation ne valait rien. Cette décision est une fumisterie qui ne contribue qu’à saccager l’image de la France dans le monde. » Contrairement à ce que l’on croit, dit-il, cette école est une école du pouvoir où la pratique occupe beaucoup de place.

Comme adjoint d’un préfet dans le Finistère, Jocelyn Caron a pu accompagner des policiers en mission dans des quartiers sensibles, participer à des négociations avec des pêcheurs, gérer des situations de crise lors d’une tempête de neige et même visiter un sous-marin nucléaire.

Cette décision populiste est d’une étroitesse d’esprit difficile à imaginer. Supprimer l’ENA, c’est envoyer le message au monde entier que les diplômés de cette grande école à la réputation internationale ont perdu leur temps et que cette formation ne valait rien.

 

Un « coup politique »

Il n’est pas le seul à avoir été formé par cette école prestigieuse où, depuis de Gaulle, le Québec avait l’habitude d’envoyer régulièrement des étudiants. Outre les stages de perfectionnement destinés aux fonctionnaires étrangers, chaque année, une trentaine d’étudiants venus du monde entier (dont un fort contingent africain) participent à la formation longue avec les candidats français.

Aujourd’hui directeur adjoint du bureau de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) à Kharkiv, un des points les plus chauds d’Ukraine sur la frontière russe, Christophe Fortier-Guay a été le dernier Québécois à suivre cette formation d’élite en 2016-2017. Il se souvient des délégations étrangères du monde entier qui venaient s’inspirer de cette école unique au monde. « Imaginez, je me suis retrouvé au ministère de l’Intérieur peu après les attentats de Paris. Pour quelqu’un qui s’intéressait à l’antiterrorisme, c’était le bonheur. S’il y a une déconnexion des élites françaises de la population, ce n’est certainement pas dû à l’ENA. On essaie tout simplement de lui faire porter le chapeau. Dans ma promotion, il y avait 34 % de boursiers qui venaient de milieux pauvres. J’avais fait un sondage. Toutes les orientations politiques étaient représentées. » Ironiquement, dit-il, les partisans de Macron étaient majoritaires…

Pour Christophe Fortier-Guay, la décision de supprimer l’ENA est essentiellement un « coup politique ». Il y avait déjà plusieurs filières qui permettaient d’accéder à l’ENA en prenant en compte l’expérience sur le terrain, dit-il. Il craint surtout qu’on en profite pour rabaisser le niveau intellectuel comme à Science Po, il y a quelques années, où l’on avait supprimé l’épreuve de culture générale.

Traders ou littéraires ?

« L’ENA est une institution exceptionnelle de très haut niveau d’abord animée par le service de l’État, dit Christophe Fortier-Guay. On y trouve des gens qui croient dans la noblesse du service public. C’est exceptionnel. Où cela existe-t-il ailleurs dans le monde ? »

Nicolas Vézeau croit aussi que le modèle de l’ENA n’a rien de suranné. Diplômé en 2013, il est aujourd’hui directeur exécutif des partenariats public-privé pour l’Amérique du Nord chez Engie. « Dans tous les pays, il y a une élite, reste à savoir comment on la choisit. On peut décider de la sélectionner sur la base de l’argent comme à Oxford ou à Harvard. À l’ENA, la formation est gratuite [les étudiants français sont même salariés]. Le modèle français est celui du mérite et d’une société où les écarts de salaires sont moins importants qu’ailleurs. C’est celui d’une élite au niveau culturel élevé qui se consacre au service public. »

On a une fausse image de ces diplômés qui, dit-il, n’ont rien à voir avec les traders américains. « Ce sont plutôt des littéraires. Des gens introvertis qui passent leur temps à lire. L’écriture et la lecture sont les critères essentiels. L’ENA n’est pas une école où l’on cultive l’appât du gain. » Selon lui, on aurait pu réformer l’ENA sans en changer le nom. Même après avoir changé de nom en 1945, l’Institut d’études politiques de Paris s’est toujours fait appeler Science Po. « On ne change pas le nom d’une institution reconnue dans le monde entier. Ça ne se fait pas ! »

Christophe Fortier-Guay déplore que les Français n’aient pas plus conscience de l’aura de l’ENA à l’étranger. Il regrette aussi qu’il n’y ait pas plus de Québécois qui postulent à l’ENA et dans les autres grandes écoles françaises. « Il faut dire, dit-il, que la France n’est pas très bonne pour défendre son modèle. Un modèle dont la qualité est pourtant reconnue internationalement. »

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