​La quasi-interdiction de l’avortement a force de loi en Pologne

Il s’agit d’un coup de massue pour les défenseurs du droit à l’IVG en Pologne, déjà l’un des plus restrictifs en Europe.
Czarek Sokolowski Associated Press Il s’agit d’un coup de massue pour les défenseurs du droit à l’IVG en Pologne, déjà l’un des plus restrictifs en Europe.

Le lieu de rendez-vous était symbolique. Mercredi, sur le coup de 18h30, Kasia et des milliers d’autres Polonaises et Polonais se sont massés devant le Tribunal constitutionnel, à Varsovie, pour contester le durcissement sans précédent du droit à l’avortement. « Quand j’ai appris la nouvelle aujourd’hui, j’ai pratiquement fondu en larmes, raconte l’urbaniste de 27 ans. Le gouvernement, ainsi que ce tribunal illégitime, fait tout pour marginaliser nos droits. »

C’est précisément au sein de cette instance judiciaire, contrôlée par le parti au pouvoir, que l’avortement en cas de malformation du fœtus était jugé « contraire » à la Loi fondamentale polonaise, le 22 octobre. Après plus de trois mois d’atermoiements, le gouvernement national-conservateur est donc allé de l’avant, contre toute attente : l’arrêt du Tribunal a été publié le jour même dans le journal officiel.

Un coup de massue, donc, pour les défenseurs du droit à l’IVG en Pologne, déjà l’un des plus restrictifs en Europe. Ne reste donc que deux conditions pour se faire avorter : en cas de viol ou de danger pour la santé de la femme enceinte. Autant dire que cette mesure interdit de facto l’avortement, alors que près de 98 % des IVG légales dans ce pays à majorité catholique se font pour cause de malformation du fœtus.

Trois ans de prison

Avec cette nouvelle disposition ayant eu force de loi peu avant minuit mercredi, tout médecin allant à son encontre risquerait jusqu’à trois ans de prison. De quoi raviver de plus belle le mouvement pro-IVG et anti-gouvernement ayant jeté dans la rue, aux quatre coins de la Pologne ces derniers mois, des centaines de milliers de personnes.

Dans le cortège qui se dirige vers le 84, rue Nowogrodzka, siège du parti au pouvoir Droit et Justice (PiS), se mêlent à la colère ambiante morosité et exaspération. « C’est la guerre ! » « Allez vous faire voir ! » « L’avortement, c’est OK ! » Comme au plus fort de la contestation cet automne — la plus grande mobilisation depuis la fin du communisme — ressurgissent les mêmes slogans et pancartes. Et, à mi-chemin, cette scène qui, désormais familière, elle aussi se répète : des hommes vêtus de noir, postés devant une église du centre de la capitale, venus « défendre coûte que coûte » les lieux de culte contre le « nihilisme » des manifestants pro-avortement, comme le leur avait enjoint alors en octobre le chef du PiS, Jarosław Kaczyński. Une provocation à destination de la foule, arborant l’étendard arc-en-ciel, qui répond pacifiquement : « Varsovie, libre du fascisme ! »

Pour Rachela Tonta, drapeau à l’effigie du mouvement Strajk Kobiet (« Grève des femmes ») à l’épaule, hors de question de se laisser abattre. « Le gouvernement a utilisé sciemment l’excuse de la pandémie. Et si les cas de COVID-19 augmentent, ils pourront nous en accuser », croit savoir la quarantenaire, emmitouflée dans son long manteau vert. « En décembre, il y a eu un peu moins de mobilisation, mais là, ça reprend : demain, on sera encore plus nombreux ! Ça ne peut plus s’arrêter, la révolution est en cours. J’ai plein d’énergie pour aller dans la rue. Il y a des changements sociaux, les jeunes sont mobilisés, on a dit par le passé qu’ils ne s’intéressaient pas à la politique, mais ce n’est pas vrai : voyez-les qui manifestent ! »

Une démocrature

Pour preuve ? Un peu plus loin dans la foule, à 19 ans, Adrian Czapka n’hésite pas à pourfendre la politique du gouvernement, qu’il juge autoritaire. Et en veut particulièrement au Tribunal constitutionnel qui, en plus d’être à l’origine de la décision sur l’avortement, est inféodé au PiS depuis 2015. « En tant qu’étudiant en droit, une justice qui n’a de cesse de se politiser, je trouve cela déplorable, affirme le jeune homme. Ils délaissent de plus en plus les procédures démocratiques. Si la majorité ne réalise pas cela dans les années qui viennent, notre pays deviendra une “démocrature” ».

Signes de soutien

En ce soir frisquet de janvier, les signes de soutien se multiplient à Varsovie. Jusqu’à ce tramway, immobilisé par la manifestation, dont le tableau d’affichage arbore fièrement un « Femmes, nous sommes avec vous ». Il faut dire que la mairie, aux mains de l’opposition, ne perd pas une occasion pour épingler l’action gouvernementale.

Un hasard du calendrier ? Ala, bicyclette à la main, n’y croit pas une seconde. Celle qui étudie en relations internationales à l’Université de Varsovie va même jusqu’à suspecter le gouvernement de s’être servi de la période d’examens pour donner force de loi à la quasi-interdiction de l’avortement. « Beaucoup de mes camarades n’ont pas pu venir à cause de leurs révisions, relate-t-elle. La décision d’aujourd’hui nous a tous surpris, tout comme le jugement en octobre. »

À ses côtés, Ania, 21 ans, abonde : « Cette pause entre le verdict et sa publication, c’est typique de leur manière de procéder : ils y vont lentement, et les gens finissent par se lasser », croit celle qui, dès 2016, a fait partie des premiers rassemblements pro-avortement, au moment où le changement de la loi était dans la ligne de mire du pouvoir polonais. « Au début, il y a cinq ans, on n’y croyait pas, puis on s’y est fait. Tellement de choses ont changé depuis : la politique, la justice, les médias… Vous n’avez qu’à regarder la télévision publique pour vous en apercevoir. »

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