Angela Merkel, l’ange et la bête

Angela Merkel est maintenant au pouvoir en Allemagne depuis 15 ans.
Olivier Hoslet / Pool / Agence France-Presse Angela Merkel est maintenant au pouvoir en Allemagne depuis 15 ans.

Angela Merkel ne pouvait probablement pas imaginer un plus beau cadeau pour célébrer ses 15 ans à la chancellerie. Cette semaine, on pouvait en effet se demander si le sourire discret de la chancelière était d’abord motivé par la satisfaction que lui inspirait cette longévité exceptionnelle ou par l’élection de Joe Biden qui vient mettre un baume sur quatre ans de relations conflictuelles avec le grand frère américain. D’autant que ce petit velours s’accompagne d’une cote de popularité à faire pâlir tous les chefs de gouvernement du monde occidental. Selon le baromètre Deutschland-Trend, 74 % des Allemands sont aujourd’hui satisfaits de « Mutti Merkel ».

Pourtant, lorsque cette fille d’un pasteur protestant de RDA est devenue porte-parole du premier et dernier premier ministre élu démocratiquement en RDA, Lothar de Maizière, rien ne laissait présager un tel destin. Après une carrière de physicienne dans la nomenklatura scientifique berlinoise, Angela Merkel devint ministre de la Jeunesse et de l’Environnement au sein du gouvernement d’Helmut Kohl. Jusque-là, rien de bien particulier pour cette jeune privilégiée qui avait pu accéder à des études supérieures parce que son père, un pasteur de Hambourg venu s’installer à l’Est par conviction communiste, était dans les bonnes grâces du régime. C’est ce que nous avait confié en 2005 son ancien camarade de classe, Ulrich Schoeneich, alors maire de Templin, la ville natale d’Angela Merkel. « Je suis fier d’elle, mais je ne crois pas que les gens d’ici vont voter pour elle », nous avait-il déclaré. Il ne croyait pas si bien dire puisqu’en 15 ans, la popularité de son parti (CDU) n’a cessé de décroître dans l’ex-RDA au profit de l’extrême droite (AFD).

Un coup de maître

Le premier geste politique qui signale un talent politique hors du commun surviendra en décembre 1999. Alors secrétaire générale du parti, Angela Merkel envoie une tribune au Frankfurter Allgemeine Zeitung qui assassine littéralement son mentor, Helmut Kohl, alors empêtré dans une affaire de caisses occultes. Entre un discours moral qui deviendra une constante (« le parti a une âme », écrit-elle) et l’habile manipulation politique (elle aurait su avant tout le monde que le président de la CDU, Wolfgang Schauble, avait touché 100 000 marks en liquide), la future chancelière réussit un coup de maître. Elle abat à la fois Helmut Kohl et son successeur désigné Wolfgang Schauble. L’affaire est à ce point tragique que le fils de l’ancien chancelier, Walter Kohl, accusera Merkel d’avoir contribué au suicide de sa mère.

74%
C’est le taux d’Allemands qui sont satisfaits du travail d’Angela Merkel à la tête du pays, selon le baromètre Deutschland-Trend.

Une autoroute s’ouvrait alors devant cette femme de 45 ans. En 2005, elle remporte de justesse sa première campagne électorale (35,2 %, contre 34,2 % pour le SPD) en faisant notamment campagne pour une politique familiale et la création de garderies. Une première dans un pays qui a toujours glorifié la mère au foyer. Le chancelier Gerhard Schröder perd le pouvoir de justesse à cause des difficiles réformes économiques Hartz. Celles-ci prépareront pourtant la voie au retour d’une prospérité économique qui ne s’est pas démentie depuis. Ainsi, la chancelière n’aura-t-elle jamais à affronter la colère que suscitent partout, et notamment en France, ces réformes du marché du travail.

La « méthode Merkel »

Alors que Willy Brandt fut l’homme de la «détente», Kohl celui de la réunification et Schröder celui des réformes économiques, il est « difficile de trouver un grand dessein pour Angela Merkel », écrit le correspondant du Point à Berlin Pascal Thibaut. Deux grandes décisions marqueront pourtant ses quatre mandats : l’abandon du nucléaire, en 2011, et l’ouverture des frontières allemandes à plus d’un million de migrants, en 2015.

Deux décisions qui demeurent à ce jour controversées, mais qui expriment la « méthode Merkel », à savoir ce mélange d’une posture à la fois morale et politicienne. En 2014, grâce à la loi sur l’accès à l’information, le magazine Der Spiegel révéla que la chancelière faisait un usage démesuré des sondages d’opinion. Elle en aurait en effet commandé plus de 600 entre 2009 et 2013. Le magazine affirmait que, jusque dans leur terminologie même, plusieurs législations importantes adoptées par le Bundestag étaient fondées sur ces sondages.

Ainsi l’abandon du nucléaire fut-il décidé quelques semaines à peine après que l’accident de Fukushima eut créé un émoi mondial. Même si le gouvernement venait de lancer un programme de rénovation des centrales nucléaires, 58 % des Allemands s’exprimèrent soudainement pour leur arrêt définitif. Sept ans plus tard, le bilan carbone de l’Allemagne reste un des plus mauvais en Europe puisqu’il a fallu rouvrir des centrales au charbon, soulignait l’an dernier Der Spiegel.

600
C’est le nombre approximatif de sondages d’opinion que la chancelière allemande aurait commandés entre 2009 et 2013.

Un autre grand émoi médiatique est aussi à l’origine de la décision d’ouvrir les frontières à plus d’un million de migrants. C’est la publication, le 3 septembre 2015, de la photo du petit Aylan Kurdi, un Syrien de trois ans retrouvé mort sur une plage turque. Neuf jours plus tard, alors que 79 % des Allemands souhaitaient que leur gouvernement en fasse plus pour les réfugiés, Angela Merkel laissa entrer plus d’un million de migrants.

En réalité, « ce jour-là, Angela Merkel n’a jamais décidé de fermer les frontières comme prévu. Mais elle n’a jamais décidé non plus de les ouvrir pour des raisons humanitaires. La décision n’a tout simplement pas été prise. On n’a tout simplement rien fait », nous avait confié en 2017 le correspondant de Die Welt, Robin Alexander, auteur du best-sellerDie Getriebenen (L’engrenage) portant sur cette période. En 2006, à 86 ans, Helmut Kohl fera une de ses rares sorties égratignant son successeur en affirmant que l’Europe ne pouvait pas absorber des millions de migrants. Dès les élections suivantes, la décision provoqua l’entrée de l’extrême droite au Parlement.

Quelle succession ?

On n’a toujours aucune idée de qui succédera à cette femme simple dont on dit qu’elle fait toujours ses emplettes elle-même à Berlin. Sa dauphine, Annegret Kramp-Karrenbauer, n’a pas survécu deux ans à la tête de la CDU. Les candidats en lice — le vieil adversaire Friedrich Merz, le ministre-président de la Rhénanie du Nord-Westphalie, Armin Larchet, et le chef de la Commission des affaires étrangères, Norbert Rottgen — ne soulèvent guère l’enthousiasme. À moins que le très populaire président de la CSU bavaroise, Markus Söder, ne fasse le saut. Lui qui s’opposa à Merkel sur la crise des migrants et la sortie de la Grèce de l’euro.

« Pour l’essentiel de son règne, Merkel exerça un leadership en accord avec l’idée que son pays méritait une pause à l’écart des drames historiques qui amenèrent tant de ruines sur son sol », écrivait dans le magazine Prospect le correspondant du Guardian à Berlin Philip Oltermann.

Cette façon d’invoquer à la fois la morale et de ne jamais négliger les tactiques politiciennes rappelle étrangement Barack Obama. L’ancien président n’a d’ailleurs que des éloges pour la chancelière dans ses mémoires au titre messianique, Une terre promise (Fayard). Dans certains milieux, la rumeur circule qu’une fois retirée de la politique, Angela Merkel pourrait se joindre à sa fondation. De cette chancelière pour le moins ascétique, ce serait un étrange pied de nez à son prédécesseur. L’incorrigible hédoniste Gerhard Schröder n’est-il pas devenu président du conseil d’administration du géant pétrolier russe Rosneft, contrôlé par Gazprom ?

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