La France flirte avec la perte de contrôle sur la pandémie

Jour après jour, le nombre de nouveaux cas de COVID-19 bat des records en France, avec 52 010 nouvelles contaminations enregistrées dimanche. Des Français établis au Québec s’inquiètent pour leurs proches dans leur pays natal et écorchent au passage les mesures du gouvernement pour freiner le virus.

« Je ne me sens vraiment pas en sécurité », laisse tomber Fanny, qui est arrivée il y a une dizaine de jours en France, dans le département de la Marne. Son mari et elle sont d’origine française, mais vivent au Québec depuis plus de cinq ans, sur la Rive-Sud dans la région de Montréal. Malgré la pandémie de coronavirus, ils ont décidé de retourner cinq semaines dans leur pays afin de présenter leur fils, né pendant la première vague en mars, à leurs familles.

Leur séjour s’avère plus stressant qu’ils ne l’auraient imaginé puisque les mesures de santé publique diffèrent entre la France et le Québec, bien qu’ils se retrouvent dans les deux cas en zone rouge. C’est surtout l’application et le respect des mesures sanitaires, plus laxistes dans l’Hexagone selon eux, qui les ont surpris.

« Dans les magasins ou les supermarchés, il n’y a pas de respect des distances, même dans les files d’attente à la caisse. On cherche les désinfectants qui sont finalement vides ou secs et il n’y a de toute façon personne pourvous demander de [vous désinfecter les mains] à l’entrée. Entre l’avant et l’après-COVID-19, la seule différence, c’est le masque. Pour le reste, tout est pareil […] c’est un peu du grand n’importe quoi ! », s’offusque Fanny.

Comparant la gestion de la crise en France et au Québec, elle juge les mesures prises par le gouvernement Macron peu efficaces pour limiter les rassemblements et freiner la propagation du virus.

Couvre-feu

Contrairement au Québec, les restaurants, les bars, les théâtres et les cinémas sont toujours ouverts en France, mais doivent dans certaines régions respecter un couvre-feu et fermer à 21 h. Même chose dans les maisons, où les rassemblements privés sont interdits entre 21 h et 6 h du matin et désormais limités à six personnes le reste du temps. Appliqué à Paris et dans d’autres grandes villes le 17 octobre, le couvre-feu s’est étendu à d’autres régions samedi, touchant quelque 46 millions de Français. Il faut dire que l’épidémie progresse rapidement, le nombre de nouveaux cas quotidiens ayant quadruplé dans la dernière semaine, passant de 13 243 lundi dernier à 52 010 ce dimanche.

« Le couvre-feu ne limite pas vraiment les rassemblements. Les gens veulent continuer à se voir, alors ils aménagent leur horaire et viennent manger plus tôt », souligne Alex Hébert, qui travaille dans un restaurant à Rouen, en Normandie, dans le nord-ouest du pays, où le couvre-feu est en vigueur depuis déjà une semaine. « Au mieux, ça va stabiliser la situation, mais ça ne va pas diminuer le nombre de contaminations. »

En raison de la pandémie, le jeune homme de 21 ans a dû quitter, en juin dernier, la ville de Québec, où il s’était établi depuis un an. Souhaitant revenir dès que possible, il suit de près les nouvelles dans la province et juge la fermeture complète des bars et des restaurants en zone rouge, décrétée par le gouvernement Legault début octobre, plus efficace. « Ce serait peut-être nécessaire en France, avec la mise en place d’aides financières bien sûr, pour qu’on puisse survivre », avance Alex Hébert. Il souhaiterait aussi que les Français respectent davantage les mesures, soulignant que plusieurs de ses amis ne se gênent pas pour se rassembler après le couvre-feu. « Il y a toujours un anniversaire ou un autre événement pour justifier de se rassembler et être 10 ou 15 dans la même pièce. Moi, ça me choque. J’ai arrêté de les voir », confie-t-il.

De son côté, Mélodie Schaeffer — une Française qui vit à Québec depuis trois ans — appuie l’idée du couvre-feu, trouvant trop stricte la fermeture complète de certains secteurs. Elle s’offusque par contre de voir sur les réseaux sociaux des photos de ses cousines dans un événement familial rassemblant plus de 20 personnes, ou bien de ses amis en voyage en Grèce ou ailleurs en Europe, en pleine pandémie.

La jeune femme confie s’inquiéter surtout pour ses parents âgés, plus à risque de contracter une forme grave de la maladie. « Heureusement, ils sont stressés, alors ils respectent les règles. Ils sortent juste pour l’épicerie et pour voir leurs amis à l’extérieur à distance avec un masque. Ça me rassure un peu. »

« Relâchement »

« Le problème, c’est vraiment les rassemblements privés. Depuis le déconfinement, il y a un relâchement des pratiques de distanciation. Il y a aussi eu les vacances d’été, un moment propice aux déplacements de population et aux rencontres, qui nous a amené cette nouvelle vague de contaminations », explique au téléphone le Dr Georges Borgès Da Silva, spécialisé en santé publique et formateur en méthode de recherche scientifique en France.

La situation épidémique ressemble beaucoup à celle du mois de mars dernier, selon lui, mais avec bien plus de nouveaux cas quotidiens — entre autres en raison d’un plus grand nombre de tests de dépistage — mais beaucoup moins de morts. Le pays a enregistré 116 décès dimanche. Au plus fort de la crise ce printemps, on dénombrait quotidiennement plus de 1000 morts par jour. Comparé à la première vague, le nombre de patients en soins intensifs est également de deux à trois fois moins élevé.

Georges Borgès Da Silva espère que les nouvelles mesures adoptées par le gouvernement français permettront d’aplatir la courbe et que le message de limiter les contacts passera davantage auprès de la population. Autrement,craint-il un nouveau confinement ? « La menace est là, c’est certain, mais ce serait plutôt des confinements locaux, une ville ou un quartier, comme à Madrid en Espagne. »

Sa fille Roxane Borgès Da Silva, qui est professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, pose un regard plus sévère sur la situation actuelle dans son pays natal. « Les autorités ont perdu le contrôle sur le dépistage et le traçage des cas, les équipes sont débordées », explique-t-elle, rappelant que de nombreuses personnes ont profité des vacances de la Toussaint, entamée la semaine dernière, pour se déplacer dans leurs familles. « Ça pourrait expliquer les chiffres de la dernière semaine. »

« Ce qu’on constate, c’est que les Français ne changent pas de comportements, poursuit-elle. C’est un gros défi pour eux d’abandonner des habitudes et des pratiques sociales bien ancrées, comme se faire la bise ou se serrer la main. Ils ont aussi ce côté latin qui les pousse à outrepasser les règles plus facilement, à jouer avec les limites. C’est dans leur culture. »

La professeure estime ainsi que les Français ont tendance à moins prendre au sérieux la pandémie et les mesures de distanciation que les Québécois par exemple.

Pourquoi le Québec a-t-il alors adopté des mesures plus strictes qu’en France ? « Ils ont un système de santé bien plus développé que le nôtre. Ils peuvent monter à un nombre de cas par million d’habitants bien plus élevé que nous avant de commencer à paniquer et de craindre de manquer de lits et de personnel. Ça fait toute la différence », juge Roxane Borgès Da Silva.

Un couvre-feu dans plusieurs pays européens

Plusieurs pays européens, frappés de plein fouet par la deuxième vague de COVID-19, sont contraints à de nouveaux tours de vis. En Espagne, le président du gouvernement, Pedro Sánchez, a décrété l’état d’urgence sanitaire jusqu’à mai, et un couvre-feu dans tout le pays de 23 h à 6 h, à l’exception des îles Canaries. En Italie, trois régions ont adopté un couvre-feu ces derniers jours, soit celles de Rome, de Milan et de Naples. Tout comme la France, le pays a enregistré un nouveau record de contaminations dimanche — 21 273 nouveaux cas en 24 heures, pour un total de plus de 525 000 cas et 37 000 morts. En Belgique, les autorités ont décidé d’avancer à 22 h le couvre-feu imposé dans le pays. L’hémisphère nord du globe est particulièrement touché par la pandémie actuellement, selon l’Organisation mondiale de la santé, qui a enregistré pour la troisième journée d’affilée dimanche un nouveau record mondial de contaminations par le coronavirus (465 319).


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