Les prisonniers biélorusses libérés racontent l’enfer de la répression

Vendredi, les chaînes humaines pacifiques se sont répandues comme la veille partout en Biélorussie pour dénoncer la brutalité de la police et les fraudes électorales. Plusieurs manifestants prenaient les policiers dans leurs bras ou leur offraient des fleurs.
Photo: Sergei Gapon Agence France-Presse Vendredi, les chaînes humaines pacifiques se sont répandues comme la veille partout en Biélorussie pour dénoncer la brutalité de la police et les fraudes électorales. Plusieurs manifestants prenaient les policiers dans leurs bras ou leur offraient des fleurs.

« On pensait qu’on serait enterrées ici », lance Iana Bobrovskaïa, 27 ans, en quittant vendredi une prison de Minsk où elle s’est retrouvée après la répression violente de la contestation postélectorale en Biélorussie.

« Ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent et nous, on n’a aucun droit », dit à l’AFP cette professeure de mathématiques libérée après avoir passé quatre jours en prison, partageant avec une cinquantaine de détenues une cellule destinée à quatre personnes.

Au total, au moins 6700 personnes ont été arrêtées depuis dimanche soir, lors des manifestations pour protester contre la victoire controversée à l’élection présidentielle d’Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 26 ans.

Après leur libération vendredi matin, des centaines de ces personnes ont décrit l’enfer vécu en détention, où elles ont été privées de nourriture, d’eau, de sommeil, tabassées et torturées à l’électricité. À peine sortis de prison, plusieurs ex-détenus ont été amenés à l’hôpital à bord d’ambulances, selon un journaliste de l’AFP.

Parmi eux, Maxim Dovjenko, 25 ans, qui assure n’avoir même pas participé aux manifestations mais s’être simplement trouvé sur les lieux au moment de la répression policière. « On m’a frappé très fort à la tête […], mon dos est couvert de bleus après des coups de matraque […], ils m’ont brûlé les mains avec des cigarettes », raconte-t-il.

Selon Amnesty International, plusieurs femmes ont été menacées de viol en détention et des hommes ont parfois été obligés de se mettre à quatre pattes, entièrement nus, pour être battus avec des matraques.

Iana Bobrovskaïa dit avoir été privée de nourriture pendant trois jours et s’être vu refuser du papier toilette et des protections hygiéniques, les gardiens proposant aux femmes détenues de s’essuyer avec leurs vêtements.

Olessia Stogova, une Russe arrêtée dans les rues de Minsk alors qu’elle regardait les manifestations, compare son séjour en prison à un séjour dans une « chambre de torture ». Venue de Saint-Pétersbourg rendre visite à un ami en Biélorussie, cette trentenaire dit avoir été battue avec des matraques et menacée d’être « défigurée » jusqu’à ce qu’elle « ne se reconnaisse pas ».

Dans la cellule pour quatre personnes où elle a été détenue avec une quarantaine d’autres femmes, elles étaient « comme des sardines en boîte, debout, toutes en sueur », raconte-t-elle à l’AFP. « On ne pouvait pas respirer », ajoute Mme Stogova, en assurant que le traitement des hommes détenus était encore pire.

Ales Pouchkine, célèbre artiste biélorusse, arrêté lors d’une manifestation, dit ainsi avoir été battu jusqu’à ce qu’il « devienne bleu ». « Tous les jours, j’ai été brutalisé », affirme à l’AFP cet homme de 55 ans.

Mikhaïl Tchernenkov, entrepreneur âgé de 43 ans, montre ses fesses tuméfiées en expliquant à l’AFP avoir été torturé à l’électricité et frappé avec des matraques. « Je n’ai jamais pensé que de telles choses pouvaient se produire ici », dans ce pays « pacifique », confie Iana Bobrovskaïa. « C’est difficile même de l’imaginer au XXIe siècle ! »

Sanctions de l’UE

L’Union européenne a donné vendredi son feu vert pour sanctionner la répression en Biélorussie après la réélection contestée du président Alexandre Loukachenko.

« L’UE va maintenant lancer un processus de sanctions contre les responsables des violences, arrestations et fraudes liées à l’élection », a annoncé la ministre des Affaires étrangères de la Suède, Ann Linde, à l’issue d’une vidéoconférence avec ses homologues.

« Tout le monde a été d’accord pour déclencher la procédure pour de nouvelles sanctions », a dit à l’AFP le chef de la diplomatie du Luxembourg, Jean Asselborn.

La France est « pleinement engagée sur le principe de sanctions individuelles ciblées et le soutien aux droits et aux libertés du peuple biélorusse », a confirmé le secrétaire d’État aux Affaires européennes, Clément Beaune, dans un message sur Twitter.

L’UE va maintenant lancer un processus de sanctions contre les responsables des violences, arrestations et fraudes liées à l’élection

Une liste de personnes accusées d’avoir organisé et procédé aux répressions va être établie et elle sera soumise pour approbation aux États membres. Cette décision n’est pas du ressort des ministres, a expliqué l’un d’eux.

La Biélorussie est toujours sous le coup d’un embargo sur les ventes d’armes et de matériel pouvant être utilisé pour la répression. Quatre personnes sont déjà interdites de séjour dans l’UE et leurs avoirs ont été gelés depuis 2016. Les nouveaux noms s’ajouteront à cette liste.

L’UE veut forcer le président Loukachenko à s’engager sur un plan de médiation en trois points proposé par la Lettonie, la Lituanie et la Pologne, voisines de la Biélorussie.

La Pologne a préconisé vendredi l’organisation de nouvelles élections. « Elles doivent être équitables, avec des observateurs d’autres pays », a demandé le premier ministre, Mateusz Morawiecki.

Minsk s’est dit prêt à un « dialogue constructif » et a commencé à relâcher des centaines de personnes arrêtées depuis lundi. Tous les témoignages dénoncent l’extrême brutalité de la répression menée par les forces spéciales du régime.

Appel aux manifestations

L’opposante biélorusse Svetlana Tikhanovskaïa, réfugiée en Lituanie après avoir contesté la victoire d’Alexandre Loukachenko, a appelé vendredi à des « manifestations pacifiques » dans son pays durant le week-end.

De son côté, Alexandre Loukachenko a appelé les forces de sécurité à une « certaine retenue ».

Vendredi, les débrayages dans les usines et les chaînes humaines pacifiques se sont répandus comme la veille dans tout le pays pour dénoncer la brutalité de la police et les fraudes électorales.

Jugeant la situation « critique », Svetlana Tikhanovskaïa accuse le pouvoir biélorusse de « massacre ». « Plus jamais les Biélorusses ne voudront vivre sous » le régime d’Alexandre Loukachenko, a-t-elle martelé, revendiquant de nouveau la victoire à la présidentielle du 9 août.

Dans un communiqué, elle a ensuite annoncé la création d’un comité pour organiser le transfert du pouvoir et demandé à la communauté internationale « de faciliter un dialogue » avec les autorités.

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