Des Biélorusses dans la rue après un scrutin disputé

Les policiers ont été déployés en très grand nombre pour repousser des centaines de manifestants biélorusses descendus dans la rue dès que les sondages ont donné la victoire à Alexandre Loukachenko.
Photo: Sergei Gapon Agence France-Presse Les policiers ont été déployés en très grand nombre pour repousser des centaines de manifestants biélorusses descendus dans la rue dès que les sondages ont donné la victoire à Alexandre Loukachenko.

Des heurts ont éclaté dimanche soir en Biélorussie entre manifestants et forces de l’ordre après une présidentielle tendue ayant opposé le chef de l’État, Alexandre Loukachenko, donné largement en tête, et une rivale inattendue qui revendique le soutien d’une « majorité ».

Peu après l’annonce d’un sondage officiel donnant gagnant à près de 80 % le président, au pouvoir depuis 1994, les partisans de l’opposition à Minsk se sont rassemblés malgré les avertissements des autorités, qui ont déployé un important dispositif antiémeute.

Des médias russes et biélorusses ont rapporté l’utilisation de grenades assourdissantes et de canons à eau, ainsi que des heurts avec les manifestants et des arrestations. Selon ces mêmes médias, des rassemblements ont eu lieu en plusieurs endroits de la capitale, Minsk, et à Brest, Kobryn, Pinsk, Baranovitchi, Gomel, Grodno, parmi d’autres.

Un journaliste de l’AFP a quant à lui entendu l’explosion de grenades sonores près du monument Stella de la capitale et vu les forces de l’ordre, équipées de boucliers, se diriger vers des manifestants. L’endroit était cependant inaccessible du fait d’un important dispositif sécuritaire. La police déployée en très grand nombre y a repoussé des centaines de manifestants.

Des vidéos, filmées par des témoins et rediffusées par des médias locaux, montraient des foules disparates se rassembler. Par endroits, des policiers les dispersaient en recourant à la force.

Un photographe de l’AFP a vu des manifestants conspuer des policiers, quand d’autres brandissaient des drapeaux symbolisant l’opposition devant des cordons des forces de l’ordre barrant des axes du centre de Minsk.

En posant son bulletin dans l’urne plus tôt dimanche, Alexandre Loukachenko avait promis qu’il n’y aurait ni « perte de contrôle » ni « chaos » dans le pays.

« Vaincu notre peur »

La campagne électorale pour la présidentielle a été marquée par une mobilisation sans précédent en appui à une nouvelle venue en politique, Svetlana Tikhanovskaïa, 37 ans, professeure d’anglais de formation. Elle a réussi, dans un pays qui n’a jamais connu d’opposition forte, à rassembler des foules à ses meetings.

Elle a estimé dimanche soir que « la majorité » de ses concitoyens la soutenait, alors que le sondage officiel réalisé à la sortie des bureaux de vote lui accordait 6,8 % des voix, contre 79,7 % à Alexandre Loukachenko.

La journée de vote a été marquée par une atmosphère tendue et des queues géantes aux bureaux de vote, qualifiées par la Commission électorale de « sabotage » de la présidentielle et de « provocation » organisée par l’opposition.

Mme Tikhanovskaïa avait aussi recommandé à ses partisans de porter des bracelets blancs et de prendre en photo leur bulletin pour permettre un comptage indépendant.

« Je considère que nous avons déjà gagné, car nous avons vaincu notre peur », a encore dit Mme Tikhanovskaïa, qui avait dénoncé ces derniers jours des « fraudes éhontées » orchestrées par le pouvoir.

Le nombre d’observateurs a été réduit au minimum et les observateurs internationaux indépendants n’ont pas pu venir.

Des résultats officiels sont attendus dans la nuit de dimanche à lundi. La participation s’est établie à 84,5 %, selon les chiffres officiels.

« Impitoyable »

Le pouvoir avait redoublé d’efforts pour enrayer l’essor de Svetlana Tikhanovskaïa après une campagne historique organisée avec deux femmes, Véronika Tsepkalo, compagne d’un opposant exilé, et Maria Kolesnikova, directrice de campagne d’un ex-banquier emprisonné alors qu’il souhaitait se présenter.

La cheffe de son QG de campagne, Maria Moroz, avait été arrêtée, tout comme neuf autres collaborateurs, et Maria Kolesnikova a été brièvement interpellée. Dimanche, Véronika Tsepkalo a préféré partir en Russie.

Dans ce contexte, beaucoup craignent que la répression puisse s’accentuer en cas de contestation populaire.

« Connaissant la nature impitoyable de Loukachenko, quiconque s’intéresse à la Biélorussie s’inquiétera pour le peuple biélorusse dans les prochains jours », affirme Nigel Gould-Davies, analyste à l’International Institute for Strategic Studies et ancien ambassadeur britannique à Minsk.

Avant l’émergence de Mme Tikhanovskaïa, les principaux rivaux de M. Loukachenko avaient été écartés : deux sont incarcérés, un troisième est en exil. Les trois autres candidats autorisés n’ont pas mobilisé les électeurs.

La montée en puissance de la candidate s’est faite sur fond de difficultés économiques croissantes, aggravées par des tensions avec la Russie, accusée de chercher à vassaliser la Biélorussie, et de la réponse controversée d’Alexandre Loukachenko à l’épidémie de nouveau coronavirus, qu’il a qualifiée de « psychose ».

La Biélorussie n’a pas organisé de scrutin jugé libre depuis 1995. À plusieurs reprises, les manifestations y ont été matées sans ménagement.

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