À Bordeaux, y a-t-il une vie après Alain Juppé?

«Bordeaux millionnaire», tel fut le slogan symbolique de ceux qui voulaient faire passer la population de l’agglomération de 600 000 habitants en 1990 à un million en 2030. On en est à 780 000 ! «Mais à quel prix?» demande l’urbaniste Vincent Bart.
Photo: Nicolas Tucat Agence France-Presse «Bordeaux millionnaire», tel fut le slogan symbolique de ceux qui voulaient faire passer la population de l’agglomération de 600 000 habitants en 1990 à un million en 2030. On en est à 780 000 ! «Mais à quel prix?» demande l’urbaniste Vincent Bart.

À l’orée des élections municipales qui se dérouleront les 15 et 22 mars prochains, Le Devoir poursuit sa tournée de quelques villes de France. Aujourd’hui, Bordeaux.

« C’est une aberration. On veut construire une tour de 80 mètres de haut sur un terrain de 250 mètres carrés dans un quartier résidentiel. Et on ne nous a jamais consultés ! » Sarah Klochendler ne décolère pas. Jeudi soir, à deux semaines du premier tour des élections municipales, elle n’a pas hésité à apostropher le maire, Nicolas Florian, en lui coupant la parole : « Et les citoyens, eux, ils ont le droit de vous poser des questions ? »

Décontenancé, ce technocrate qui a hérité de la ville en catastrophe l’an dernier après le départ précipité d’Alain Juppé et de sa dauphine Virginie Calmels n’a pas eu le choix de lui tendre le micro. Ce qui est en question ici, c’est la poursuite ou pas de la stratégie de développement à marche forcée qu’a poursuivie la Ville pendant le quart de siècle durant lequel Alain Juppé a été maire, estiment les protestataires. Voilà peut-être pourquoi, le 22 mars, dans cette ville traditionnellement dirigée par la droite, celle-ci pourrait perdre le pouvoir aux mains des verts, représentés par le candidat Pierre Hurmic.

Un point de rupture

Est-ce le prix de la réussite ? Avec ses quais réaménagés, ses quatre lignes de tramway, sa futuriste Cité du vin, ses concours d’architectes et ses anciens bunkers de sous-marins allemands transformés en centre culturel, celle que l’on surnommait « la Belle Endormie » est aujourd’hui la ville la plus attirante de France. Mais aussi une des plus chères. Des entreprises comme Thales et Dassault y ont décentralisé une grande partie de leurs activités aéronautiques. C’est la ville où, sondage après sondage, 58 % des cadres parisiens disent qu’ils s’installeraient volontiers, quitte à continuer de travailler en partie dans la capitale puisque, avec la Ligne à grande vitesse (LGV), Bordeaux n’est plus qu’à deux heures de Paris.

Il s’agit de permettre aux gens de vivre et de travailler dans la métropole sans se taper des heures de transport. Car la réussite de Bordeaux est souvent en trompe-l’oeil. Parfois, on a le sentiment qu’on a livré la ville à des promoteurs. Cela crée de gros problèmes de cohésion sociale.

« Bordeaux millionnaire », tel fut le slogan symbolique de ceux qui voulaient faire passer la population de l’agglomération de 600 000 habitants en 1990 à un million en 2030. On en est à 780 000 ! « Mais à quel prix ? » demande l’urbaniste Vincent Bart, qui a fondé avec un copain le Front de libération bordeluche face au parisianisme. Un clin d’œil destiné à dénoncer la gentrification et la boboïsation accélérées de la ville, dues en partie à l’arrivée massive de Parisiens.

« On atteint un point de rupture des équilibres, dit-il. Tout le monde reconnaît que Juppé a rendu ses lettres de noblesse à la ville, mais Bordeaux est devenue un eldorado pour les cadres. Les autres ne peuvent plus s’y loger. L’immobilier est saturé et il faut aller s’installer à 30 ou 40 kilomètres de la ville, dans des zones pavillonnaires sans services publics ni transports où l’on condamne les gens à la bagnole. On est en train de nous imposer l’Amérique de Trump ! » Résultat : pendant que les professionnels qui habitent en ville s’éclatent à vélo et en trottinette, la classe moyenne passe des heures dans des embouteillages monstres autour de la rocade.

« Capitale des gilets jaunes »

Le conte de fées s’est arrêté abruptement l’an dernier lorsqu’à l’étonnement général le magazine L’Express décerna à Bordeaux le titre de « capitale des gilets jaunes ». C’est en effet dans cet îlot de prospérité que se sont déroulées quelques-unes des manifestations les plus violentes.

Selon le sociologue Thierry Oblet, de l’Université Montaigne à Bordeaux, « ces gilets jaunes n’étaient pas nécessairement tous des gens qui avaient été chassés de la ville par la gentrification. Mais c’étaient des gens qui, après avoir accepté de vivre loin de la ville et de voyager matin et soir, voyaient soudainement la stabilité de leur milieu de vie remise en question par les taxes sur l’essence. Ils avaient fait ce sacrifice et, maintenant, on les traitait de pollueurs. Ils se sont sentis méprisés. »

L’enjeu de cette élection, dit-il, n’est ni de droite ni de gauche. « Il s’agit de permettre aux gens de vivre et de travailler dans la métropole sans se taper des heures de transport. Car la réussite de Bordeaux est souvent en trompe-l’œil. Parfois, on a le sentiment qu’on a livré la ville à des promoteurs. Cela crée de gros problèmes de cohésion sociale. »

Tous les candidats soulignent l’augmentation de la violence malgré les dizaines de caméras vidéo. Cambriolages, trafic de drogue et « incivilités » sont en hausse exponentielle, reconnaît le maire, qui brandit, sans qu’on sache trop ce que cela veut dire, l’arme de la « tolérance zéro ». Notamment contre les mineurs venus d’Afrique qui traînent autour du marché des Capucins et dans les environs de la rue des Faures. Même les « mobilités douces », comme on dit dans le jargon politique, ne semblent pas aussi douces qu’on le prétend. Difficile, en effet, de marcher à Bordeaux sans se faire frôler par un cycliste qui circule sur les trottoirs. Les altercations sont nombreuses. Même le monde des bobos n’est donc pas sans violence.

Une élection-surprise

« La succession d’Alain Juppé n’est pas facile », reconnaît Tim Pike. Ce natif de Bristol, installé à Bordeaux depuis un échange universitaire, perpétue la longue complicité entre Albion et la ville d’Éléonore d’Aquitaine. Sur son site, Le Bordeaux invisible, il recense les lieux mal connus et insolites. « Je m’inquiète de la disparition du Bordeaux populaire, dit-il. Elle est particulièrement en cours dans le quartier Saint-Michel. Mais peut-être est-elle inévitable. » C’est dans ce quartier qu’il y a deux ans on avait vu apparaître des graffitis indiquant « Parisien rentre chez toi ».

Le quartier des anciens négociants de vin, celui des Chartrons, et son magnifique marché à l’ombre de l’église Saint-Louis sont eux aussi menacés. Ils pourraient vite devenir une sorte de Marais, cet ancien quartier populaire de Paris totalement gentrifié aujourd’hui et envahi par des hordes de touristes.

Même s’il reconnaît l’héritage d’Alain Juppé, avec qui il est venu au Québec il y a une dizaine d’années, le candidat écologiste Pierre Hurmic trouve qu’on a agi à la hussarde. « Juppé n’a pas eu de second souffle. Il n’a pas su prendre le virage écologiste. » Le candidat en veut pour preuve l’abattage symbolique en 2018 des 17 marronniers de la place Gambetta, dans le nord de Bordeaux, pour dégager les façades. Même si beaucoup n’y croient pas, son élection serait une petite révolution dans une ville où les candidats de la droite sont élus haut la main au premier tour de façon ininterrompue depuis pas moins de… 72 ans ! « Pour la première fois, on ne sait pas qui l’emportera, dit Thierry Oblet. C’est vraiment une première ! »