L’«affaire» qui a fait dérailler la présidentielle française de 2017

La campagne du candidat de droite à la présidentielle française de 2017 François Fillon avait capoté après le dévoilement d’allégations visant son épouse et lui.
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse La campagne du candidat de droite à la présidentielle française de 2017 François Fillon avait capoté après le dévoilement d’allégations visant son épouse et lui.

On l’a surnommée le Penelope Gate. C’est l’« affaire » qui a fait capoter la présidentielle française de 2017 et favorisé l’élection d’Emmanuel Macron. Lundi s’ouvre devant le tribunal correctionnel de Paris le procès du couple Fillon, accusé d’« abus de biens sociaux » et de « détournements de fonds ». L’ancien premier ministre et candidat de la droite à la présidentielle est accusé avec son épouse d’avoir perçu entre 1998 et 2013 plus d’un million d’euros pour un emploi d’assistante parlementaire que Penelope Fillon n’aurait en réalité jamais occupé.

C’est le 15 janvier 2017, en pleine campagne présidentielle, que la bombe a explosé. Contre toute attente, François Fillon venait alors de remporter haut la main les primaires de la droite contre Alain Juppé et Nicolas Sarkozy. Tous les sondages le donnaient en avance sur ses rivaux à la présidentielle. L’ancien premier ministre semblait avoir une autoroute devant lui, quand Le Canard enchaîné titra : « Pour Fillon, Penelope est un bon filon ». Toute la campagne présidentielle sera dès lors suspendue à ces accusations. Persistant jusqu’à la fin, François Fillon arrivera troisième, talonnant la candidate du Front national, Marine Le Pen, avec plus de sept millions de voix. Il sera néanmoins le premier candidat de la droite à ne pas se qualifier au second tour de l’histoire de la Cinquième République.

Aujourd’hui retiré de la politique, comme il l’a confirmé à l’émission Vous avez la parole le 30 janvier dernier, François Fillon s’apprête à nier une fois de plus les faits qui lui sont reprochés. Selon lui, malgré sa « discrétion » proverbiale, sa femme, Penelope, a bien occupé les emplois en question. Élue conseillère municipale de la commune de Solesmes, où habitent les Fillon, elle aurait servi, dit-il, de conseillère et de « relais » local au député de la Sarthe.

Une femme au foyer

François Fillon dit avoir versé plus de 500 documents prouvant l’activité de son épouse. Cinq anciens collaborateurs témoigneraient aussi en ce sens. Née au pays de Galles, diplômée en droit et en littérature, Penelope Fillon affirme aussi avoir travaillé auprès de son mari à partir de 1998 s’occupant du courrier, rédigeant des fiches et des mémos, et le représentant dans des événements locaux.

Pourtant, les témoignages à l’encontre de cette version semblent accablants. Selon la défense, pratiquement aucun document écrit ne témoignerait de ce travail. Même des rapports précis commandés entre 1981 et 1985 n’auraient pas été conservés. Il faut dire qu’à cette époque, aucun contrôle n’était exercé sur les fonds octroyés aux parlementaires. Selon les magistrats, Penelope Fillon aurait essentiellement mené durant ces années « une vie de femme au foyer ». Même l’attachée parlementaire de François Fillon, Jeanne Robinson-Behre, a affirmé n’avoir « jamais travaillé avec elle ».

En 2007, dans une entrevue, Penelope Fillon avait d’ailleurs déclaré parlant de son mari, « je n’ai jamais été son assistante, ou quoi que ce soit de ce genre. Je ne m’occupe pas non plus de sa communication ». Accusée par ailleurs d’avoir aussi touché en 2012 et 2013 5000 euros par mois pour un autre emploi de conseillère littéraire à la Revue des deux mondes, l’accusée n’a pu fournir comme preuve que deux notes de lectures totalisant à peine deux pages. Or, le propriétaire de la revue et ami de François Fillon, l’homme d’affaires Marc Ladreit de Lacharrière, a reconnu devant un tribunal avoir « rémunéré de façon excessive » ce travail, et parfois même sans aucune contrepartie.

L’autopsie d’une élection ?

Ce procès qui devrait durer jusqu’au 11 mars, risque de faire « apparaître en filigrane » les liens de François Fillon avec le monde de la finance, écrivaient récemment dans Le Monde les journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme. Il ne devrait pas manquer non plus de mettre en lumière certaines irrégularités présumées de l’instruction. Après l’élection présidentielle, plusieurs observateurs ont en effet remis en question la rapidité avec laquelle l’affaire a été instruite en pleine campagne présidentielle, ces campagnes ayant jusque-là toujours été marquées en France par une forme de trêve judiciaire.

L’ancien juge d’instruction Hervé Lehman (Le procès Fillon, éditions du Cerf) souligne en effet que, s’il fallut un mois pour ouvrir une enquête sur les révélations de Mediapart accusant le ministre Jérôme Cahuzac de détenir un compte en Suisse, il suffira de 24 heures à peine dans l’affaire Fillon. La mise en examen intervint quant à elle juste avant le premier tour de l’élection présidentielle, alors qu’il faut généralement de longs mois pour en arriver là. Lehman se demande aussi pourquoi l’enquête fut confiée au nouveau parquet financier créé par le président François Hollande, alors que ce dernier est censé ne s’intéresser qu’aux affaires « complexes » du point de vue financier nécessitant par exemple des enquêtes à l’étranger ou sur des sociétés écrans.

Sur le banc des accusés, on retrouve aussi l’ancien suppléant de François Fillon et député de la Sarthe, Marc Joulaud. Du côté des parties civiles, l’Assemblée nationale réclame de plus à l’ex-premier ministre un million d’euros en remboursement des salaires versés. Cette affaire survient dans un contexte où, depuis une dizaine d’années, les procès visant les hommes politiques n’ont cessé de se multiplier. Depuis son élection, Emmanuel Macron a perdu six ministres pour cause de soupçons de corruption et d’enquêtes judiciaires. Un record de tous les temps.