En Allemagne, le parti de Merkel plus déchiré que jamais

Combien de temps Angela Merkel pourra-t-elle maintenir le couvercle sur le chaudron politique allemand? C’est la question que tous se posent à Berlin.
Photo: Odd Andersen Agence France-Presse Combien de temps Angela Merkel pourra-t-elle maintenir le couvercle sur le chaudron politique allemand? C’est la question que tous se posent à Berlin.

« Voilà des années que l’inaction et le manque de leadership de la chancelière se répandent comme une nappe de brouillard sur ce pays. Il n’est pas possible que le mode de gouvernement actuel en Allemagne continue encore deux ans comme ça. »

À l’heure où la chancelière Angela Merkel peine à achever son quatrième mandat et où elle sort plus affaiblie que jamais de la crise politique qui a éclaté en Thuringe, les mots de son vieux rival Friedrich Merz résonnent comme un coup de canon. Cet avocat d’affaires de 64 ans, qui a été à deux doigts d’emporter la direction de la CDU l’an dernier, ne s’en cache plus. Même s’il ne le dit pas encore ouvertement, pour lui, Angela Merkel doit partir et laisser la place à une direction plus en phase avec l’évolution de l’électorat, qui n’a cessé d’imposer de cuisantes défaites aux conservateurs allemands aux élections européennes, du Brandebourg, de la Saxe et de la Thuringe.

Depuis deux semaines, les événements se sont précipités, forçant Annegret Kramp-Karrenbauer, présidente du parti et successeure désignée d’Angela Merkel, à démissionner. Les signes avant-coureurs de cette crise étaient pourtant évidents.

Crise en Thuringe

Le 27 octobre dernier, le candidat de la CDU en Thuringe, un land de l’ancienne Allemagne de l’Est, était arrivé en troisième position, perdant près du tiers de ses électeurs aux mains du parti d’extrême droite, l’AFD. En Thuringe, l’AFD est dirigée par Björn Höcke, qui anime aussi la fraction la plus radicale du parti (Flügel). Considéré par certains comme un fardeau pour l’AFD, Höcke ne cache pas ses affinités néonazies. Il défend le pangermanisme et a notamment qualifié le mémorial de la Shoah érigé à Berlin de « mémorial de la honte ».

Or, la semaine dernière, alors que le candidat d’extrême gauche Bodo Ramelow avait échoué à se faire élire à la présidence de l’assemblée de Thuringe, les élus de la CDU et de l’AFD n’ont pas hésité à coaliser leurs votes pour y propulser le candidat libéral, Thomas Kemmerich. Même si celui-ci dut démissionner au bout de 24 heures, un tabou était brisé. Pour la première fois depuis 1945, un parti allemand avait uni ses voix à celles d’un parti d’extrême droite. Une première qui, si elle n’avait pas été aussitôt désavouée par Angela Merkel, aurait vite fait éclater la coalition SPD-CDU à Berlin.

Il est temps pour la CDU de confronter l’AFD avec un message plus fort en faveur de l’unité nationale, de la loi et de l’ordre, et de la limitation de l’immigration

À la CDU, la déflagration fut terrible. Le vote des conservateurs de Thuringe représentait un véritable défi lancé à la direction d’un parti dont le congrès de décembre 2018 avait réaffirmé le refus de toute alliance avec l’AFD. Devant une base devenue incontrôlable, Annegret Kramp-Karrenbauer, qui s’était pourtant déplacée à Erfurt et entretenue pendant des heures avec la section locale du parti, n’eut d’autre choix que de démissionner.

Une semaine plus tard, les dommages sont considérables. Ils ont surtout révélé le fossé qui sépare la base de la CDU, tout particulièrement dans les länder de l’Est, de la chancelière Angela Merkel. « Le vieil ordre des choses, selon lequel le parti fédéral fait des déclarations et les sections locales suivent, ne tient plus. À la place, c’est le “Free for all” », écrit l’hebdomadaire de Hambourg Der Spiegel.

Le modèle Kurz

Au sein même de la CDU, un conservateur comme Alexander Mitsch ne craint plus de défendre ouvertement l’alliance avec l’AFD pour faire barrage à l’extrême gauche. Et il n’est pas le seul. En novembre, 17 responsables du parti en Thuringe avaient publié un appel réclamant l’ouverture de discussions avec l’AFD. « Il n’est pas concevable, dans une société libre, de ne pas discuter avec un quart de l’électorat », écrivaient-ils.

En démissionnant, Annegret Kramp-Karrenbauer « admet qu’elle ne peut plus maîtriser sa base militante plus conservatrice », écrit Fredrik Erixon dans l’hebdomadaire The Spectator. Selon l’économiste de l’EuropeanCentre for International Political Economy, « il est temps pour la CDU de confronter l’AFD avec un message plus fort en faveur de l’unité nationale, de la loi et de l’ordre, et de la limitation de l’immigration ». Loin des figuresextrémistes comme Björn Höcke, l’AFD compte aussi nombre d’anciens militants de la CDU, comme Alexander Gauland, qui se sont opposés au virage à gauche d’Angela Merkel sur la politique migratoire et le nucléaire.

Il faut dire que les conservateurs allemands regardent avec envie leurs cousins autrichiens qui, sous la direction du jeune Sebastian Kurz, ont pu se maintenir au pouvoir en faisant alliance avec l’extrême droite (FPÖ) et même, depuis janvier, avec les verts. Or, si Kurz défend une politique très ferme en matière d’immigration et de sécurité, cela ne l’empêche pas d’être modérément européen et de prêcher la neutralité carbone du pays d’ici 2040.

Une Allemagne ingouvernable ?

Combien de temps Angela Merkel pourra-t-elle maintenir le couvercle sur le chaudron politique allemand ? C’est la question que tous se posent à Berlin. Selon le correspondant du Monde, « tous les “frondeurs” ont pour point commun d’incarner une ligne caractérisée par un libéralisme assumé sur le plan économique et un conservatisme résolu sur les questions de société ». Même l’Union des jeunes de la CDU, qui réclamait des primaires pour éviter la candidature d’Annegret Kramp-Karrenbauer, est aujourd’hui plus à droite que la chancelière.

Selon les observateurs, il ne fait pas de doute que l’élection à la tête de la CDU d’un candidat comme Friedrich Merz, qui jouit du soutien de sept sympathisants sur dix et appelle ouvertement le parti à s’émanciper de Merkel, pourrait compliquer grandement la fin du mandat de la chancelière, sinon provoquer sa démission. C’est pourquoi, selon l’agence Bloomberg, dans les milieux proches de celle-ci, on rêverait d’une alliance entre deux autres candidats potentiels, le président de la Rhénanie-du-Nord–Westphalie et le ministre de la Santé, Jens Spahn.

« Le système politique allemand est en train d’imploser sous nos yeux », affirme sur le site Atlantico Édouard Husson, spécialiste de l’histoire de l’Allemagne. En attendant, depuis la croissance exponentielle de l’AFD et la crise des migrants, les deux principaux partis qui ont dirigé le pays depuis 60 ans ont de plus en plus de difficulté à former des majorités. Ce qui faisait dire à Dirk Schümer du quotidien Die Welt que « l’Allemagne ressemble de plus en plus à l’Italie : elle est devenue ingouvernable » !