Dernier bras de fer avant Noël sur la réforme des retraites

Des protestataires ont allumé des feux de détresse pendant une manifestation à Marseille, mardi, contre la réforme des retraites par le gouvernement Macron.
Photo: Christophe Simon Agence France-Presse Des protestataires ont allumé des feux de détresse pendant une manifestation à Marseille, mardi, contre la réforme des retraites par le gouvernement Macron.

« C’est bientôt Noël. L’ambiance est festive, mais nous, on attend encore notre cadeau : le retrait de cette réforme ! »

Bonnet de père Noël sur la tête, Emmanuel est contrôleur de train depuis bientôt 30 ans. Voilà deux semaines qu’il est en grève et ne touche pas de salaire. « Heureusement, on avait fait quelques économies en prévision, dit-il. Mais ça ne pourra pas durer des semaines ! »

À quelques jours des premiers départs en vacances, la tension a monté d’un cran mardi, alors que la France était à nouveau bloquée. Infirmières, enseignants, pompiers, cheminots… à Paris, ils étaient environ 76 000 à défiler de la place de la République à celle de la Nation et plus de 600 000 dans toute la France contre le projet de réforme des retraites d’Emmanuel Macron.

Pour la première fois depuis 2010, les trois principaux syndicats français, CGT, FO et CFDT, ont manifesté ensemble, bien que dans des cortèges distincts. La mobilisation était particulièrement massive à Nantes, Bordeaux, Lyon, Rennes, Toulouse et Marseille. Dans le milieu de l’éducation, environ le quart des enseignants ont fait grève. Même dans une petite ville du Sud-Ouest comme Figeac (9000 habitants), on annonçait près de 4000 manifestants !

Simple baroud d’honneur avant Noël ou symptôme d’un mouvement qui ne fléchira pas ? À la différence des manifestations des 5 et 10 décembre derniers, le premier syndicat français, la CFDT, avait cette fois mobilisé ses troupes. Plutôt favorable jusque-là à la réforme du système des retraites proposée par Emmanuel Macron, ce syndicat modéré refuse cependant que l’on en profite pour retarder de 62 à 64 ans l’âge du départ à la retraite à taux plein.

Il faut dire qu’en campagne électorale, le candidat Emmanuel Macron s’était engagé à ne pas y toucher, même si ce report est aujourd’hui devenu la réalité dans la plupart des pays européens.

54 % derrière les grévistes

Malgré les centaines de kilomètres de bouchon quotidiens et la paralysie presque complète des transports en commun que subissent les Français depuis deux semaines, 54 % d’entre eux continuent à soutenir les grévistes envers et contre tous. Seulement 30 % les désapprouvent.

À moins d’une semaine de Noël et à trois jours des premiers départs en vacances, l’affrontement en cours est largement destiné à gagner l’opinion publique. C’est pourquoi le premier ministre, Édouard Philippe, a consacré toutes ses énergies mardi à s’assurer que les départs en vacances ne seraient pas trop compromis. La SNCF s’est engagée à garantir un train aux 850 000 personnes qui devaient partir ce week-end et qui avaient déjà acheté des billets. En réalité, 30 % n’en auront pas. L’entreprise ne prévoit en effet d’assurer que la moitié du trafic habituel d’ici Noël.

Contrairement à FO et à la CGT, la CFDT souhaite une trêve pendant la période des Fêtes. « Les trains doivent circuler, pas pour le gouvernement, pas pour la CGT ou qui que ce soit, mais ils doivent circuler pour les Français », a déclaré le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire.

Infirmière à l’hôpital Saint-Louis et mère de trois enfants, Bienvenida craint d’être parmi les principaux perdants de cette réforme. « Je n’ai pas travaillé pendant cinq ans à cause des enfants. Si cette réforme est adoptée, ma retraite sera calculée sur toute ma carrière et non plus sur mes dernières années, qui sont les meilleures. »

Malgré 30 ans d’ancienneté et des primes pour le travail de nuit et les week-ends, Bienvenida ne gagne que 2500 euros par mois (3600 $).

Des « amateurs » !

Les manifestations n’ont guère semblé ébranler le premier ministre, Édouard Philippe, qui a tenu à affirmer sa détermination « totale sur la création de ce régime universel et […] la remise à l’équilibre du système actuel ».

Le gouvernement ne cache pourtant pas son embarras depuis la démission-surprise survenue mardi du responsable de la réforme, Jean-Paul Delevoye. Le haut-commissaire aux Retraites n’avait pas informé le gouvernement des mandats qu’il assumait dans plus d’une dizaine d’organismes publics et privés. En contradiction avec les règles écrites dans la Constitution française, il assumait deux autres fonctions rémunérées en plus de son mandat de ministre.

Cette démission ne manque pas de soulever l’ire de Nicolas Lardet, pompier dans le Val-d’Oise. Pendant ce temps, dit-il, « on veut nous supprimer notre régime spécial pour lequel j’ai versé des cotisations supplémentaires pendant 20 ans ».

En échange de ces cotisations majorées, le régime des pompiers permet à ces derniers de prendre leur retraite cinq ans avant l’âge réglementaire. Si le gouvernement a garanti aux policiers le maintien de cet avantage, le flou demeure en ce qui concerne les pompiers. « Touche pas au grisbi Macron ! » pouvait-on lire sur une pancarte au beau milieu du boulevard Beaumarchais.

Si la confusion règne, c’est aussi parce que le gouvernement n’a encore créé aucun simulateur permettant à chacun de calculer la retraite à laquelle il aurait droit. « À chaque pas, on découvre un nouveau problème, un nouveau piège, une nouvelle chausse-trape », écrit le directeur du quotidien Libération, Laurent Joffrin, qui n’hésite pas à traiter ce gouvernement d’amateur. « On comprend que beaucoup de salariés, n’ayant pas l’encyclopédique savoir de Jean-Paul Delevoye, expriment leur inquiétude dans la rue », conclut-il.

À Paris, malgré quelques échauffourées provoquées par des black blocsplace de la Nation, le cortège s’est dispersé sans heurts grâce aux services d’ordre des syndicats. Dès mercredi et jeudi, le premier ministre doit recevoir les représentants syndicaux. On saura alors si la France passera Noël en grève ou si elle aura droit à quelques moments de répit.