Sur l’île de Lesbos, les arrivées de migrants remontent en flèche

Une femme migrante dans le camp de Moria qui, abritant 12 000 personnes, dépasse désormais quatre fois ses capacités d’accueil.
Photo: Michael Varaklas Associated Press Une femme migrante dans le camp de Moria qui, abritant 12 000 personnes, dépasse désormais quatre fois ses capacités d’accueil.

Ces terres proches de la Turquie sont à nouveau aux prises avec des arrivées massives de réfugiés. Bien que moins importantes que celles qui avaient déferlé en 2015, ces nouvelles vagues de candidats à l’exil font craindre une catastrophe humanitaire dans les camps surpeuplés comme celui de Lesbos.

C’était un petit garçon de 5 ans, originaire d’Afghanistan. Mardi matin, il jouait avec une simple boîte en carton. Livré à lui-même comme la plupart des enfants réfugiés qui vivent dans le camp surpeuplé de Moria sur l’île grecque de Lesbos. Alors qu’il se cachait dans le carton, un camion a reculé et l’a écrasé. Une tragédie de plus, sur cette île où migrants et réfugiés s’entassent depuis trois ans dans des conditions inhumaines, régulièrement dénoncées par les ONG sur place.

À l’image de ce petit garçon caché dans un carton, les souffrances des candidats à l’asile bloqués aux frontières orientales de l’Europe restent souvent inaudibles et invisibles. Mais depuis juillet, les arrivées sur les côtes grecques augmentent de nouveau à un rythme inquiétant, faisant craindre une répétition du tsunami humain, qui avait déferlé sur cette frontière européenne en 2015.

« Certes, on est loin d’atteindre le même niveau, avec 5000 arrivées par jour à l’époque. Mais depuis trois mois on voit tout de même une accélération inédite, avec près d’un millier de personnes qui accostent chaque semaine à Lesbos », rappelle Marion Bouchetel, une juriste française qui travaille pour Oxfam sur l’île. Pour juillet et août, 13 000 nouvelles arrivées ont été enregistrées sur les côtes grecques. Et près de 1500, pour la seule semaine du 16 au 22 septembre à Lesbos.

« Pas assez de nourriture »

« La situation est à nouveau explosive », souligne pour sa part Thanasis Voulgarakis, un volontaire grec qui aide les réfugiés sur place. Depuis peu, il s’est remis à scruter la mer tous les matins, « comme en 2015 : Mercredi, on a vu arriver deux barques, la veille il y a eu sept », énumère-t-il. Depuis longtemps, le camp de Moria, censé accueillir tous les demandeurs d’asile, n’avait déjà plus assez de places. Ni de douches ni de toilettes suffisantes. Avec 12 000 personnes, il atteint désormais quatre fois ses capacités d’accueil. « Il n’y a plus de tentes disponibles, même pour placer les gens à l’extérieur du camp, dans les champs d’oliviers. Les nouveaux arrivants ne reçoivent qu’une couverture et doivent se débrouiller pour dormir à même le sol. Du coup, il y a forcément des tensions, quand il n’y a pas assez de nourriture et qu’il faut faire la queue pendant cinq heures pour un repas », déplore Marion Bouchetel d’Oxfam. Une situation d’autant plus dramatique qu’un tiers des réfugiés du camp sont des enfants. Près d’un millier sont arrivés seuls sur l’île.

Il n’y a plus de tentes disponibles, même pour placer les gens à l’extérieur du camp, dans les champs d’oliviers. Les nouveaux arrivants ne reçoivent qu’une couverture et doivent se débrouiller pour dormir à même le sol.

La plupart de ces enfants ne vont plus à l’école et traînent toute la journée au milieu de l’amoncellement de tentes et de préfabriqués insalubres. En août, un adolescent de 15 ans est mort, tué par un autre ado du même âge, « alors que dans l’enceinte du camp, les mineurs non accompagnés sont censés être placés dans une zone sécurisée, sous surveillance », dénonce encore la représentante d’Oxfam. À Moria, mieux vaut également être en bonne santé : il n’y a que deux médecins sur place. Pour s’occuper de plus de douze mille personnes, souvent hantées par leurs propres traumatismes, et désormais condamnées à une attente sans fin, celle des interminables procédures d’asile. On pourrait croire que de telles conditions de vie décourageraient les futurs candidats au départ sur la rive turque. L’actuel afflux d’arrivées montre qu’il n’en est rien.

« Cette nouvelle vague de réfugiés est en partie liée à la dégradation de la situation économique et sociale en Turquie. Un pays qui accueille déjà quatre millions de réfugiés syriens sur son sol », constate Philippe Leclerc, le représentant du Haut-commissariat pour les réfugiés de l’ONU (HCR) à Athènes. Les récentes déclarations du président Recep Tayyip Erdogan laissent effectivement entrevoir un durcissement du pouvoir turc à l’égard des réfugiés, notamment syriens qui bénéficiaient jusqu’alors d’un statut privilégié. Et la bataille d’Idleb grossit également le flot des victimes cherchant refuge dans le pays voisin.

Les Afghans en grand nombre

Reste que pour l’instant ce sont les Afghans qui constituent 80 % des nouvelles arrivées sur les côtes grecques. Pour eux, encore plus que pour les Syriens, la situation en Turquie est devenue précaire. Estimant également avoir été mal récompensé par l’Europe, Erdogan a dès lors beau jeu de menacer une fois de plus d’« ouvrir les vannes » en laissant partir les barques vers la Grèce. « Sur les six milliards d’euros promis par l’UE à la Turquie en mars 2016 près de 5,3 milliards ont pourtant été versés. Et les États membres se sont engagés à combler rapidement la différence », rappelle Philippe Leclerc. Mais une grande partie de cette somme, offerte pour contenir le flux migratoire, a en réalité été directement versée aux ONG qui interviennent auprès des réfugiés en Turquie. Ce qui ne satisfait visiblement pas l’imprévisible président du pays.

« Malgré les déclarations d’Erdogan, pour l’instant les vannes ne sont pas ouvertes. Il y a certes beaucoup plus de bateaux qui traversent, mais les garde-côtes turcs continuent d’en intercepter plus de la moitié », tempère le représentant du HCR. Reste que sur la rive grecque, la hausse des arrivées contrarie également le nouveau gouvernement de droite élu en juillet, qui avait multiplié les promesses électorales pour désengorger les îles mais aussi durcir la politique migratoire. « L’une des solutions préconisées par le gouvernement Mitsotákis, c’est de renforcer les patrouilles maritimes. Avec l’idée de renvoyer vers la Turquie les barques qui arrivent. Sauf que, si elles se trouvent dans les eaux territoriales grecques, c’est en principe illégal », souligne Thanasis Voulgarakis. « Le nouveau gouvernement grec envisage également d’accélérer les procédures du droit d’asile, s’inquiète de son côté Marion Bouchetel. Une accélération de l’examen des dossiers qui risque surtout de raccourcir les délais pour les candidats à l’asile qui auront moins de temps pour défendre leur cas et prouver qu’ils sont en danger. »

Depuis cet été, sous l’impulsion du gouvernement, plus de 2000 personnes ont certes été transférées des îles vers le nord de la Grèce, puis installés dans des camps de transit sous des tentes. Mais que se passera-t-il pendant l’hiver, particulièrement rude dans cette région ? Dans l’immédiat, cette tentative de désengorgement ressemble au tonneau des Danaïdes : ceux qui partent sont vite remplacés par tous ceux qui arrivent. Et dans l’immédiat, personne n’est en mesure de prédire quand le mouvement s’arrêtera.