Sur l’«Ocean Viking», la tension monte avec l’attente

Les premiers secourus en sont à leur douzième journée à bord du bateau rouge.
Photo: Anne Chaon Agence France-Presse Les premiers secourus en sont à leur douzième journée à bord du bateau rouge.

Une place pour s’allonger, un jeu de cartes qui disparaît, le ton monte et les poings sortent. L’ambiance se tend sur l’Ocean Viking qui tourne au ralenti dans le canal de Sicile, en attendant un port où débarquer les 356 rescapés à bord. Nettement plus grand (69 mètres) que le bateau de l’ONG espagnole Open Arms (39 m) qui patientait depuis 17 jours avec une centaine de personnes à bord, le navire de SOS Méditerranée et Médecins sans Frontière (MSF), pratiquement à l’arrêt entre Malte et Lampedusa, accueille aussi trois fois plus de monde dont près d’un tiers de mineurs (voyageant seuls pour la plupart), cinq femmes et quatre enfants.

Le ministre français de l’Intérieur, Christophe Castaner, a entrouvert la porte à une issue, mardi, en déclarant que la France était prête à accueillir des migrants de ce navire « au même niveau » de proportion que ceux de l’Open Arms, dont Paris a promis de recueillir 40 personnes dans le cadre d’un partage entre pays européens. « Les personnes qui sont à bord sont des personnes vulnérables, qui doivent être débarquées au plus vite dans les ports les plus proches et les plus sûrs », a-t-il ajouté.

Vacuité et espace réduit

C’est parmi les jeunes adultes, condamnés à l’attente et à la vacuité de leurs journées dans un espace réduit, que les incidents éclatent. « Nous faisons de notre mieux pour leur rendre le séjour le plus confortable possible, mais nous n’avions pas imaginé que ça durerait si longtemps… et ce n’est bon pour personne », relève Jay Berger, coordinateur de la mission MSF. D’autant que « certains avaient déjà passé trois ou quatre jours sur l’eau » avant d’être recueillis, rappelle-t-il.

Les 85 premiers secourus par les marins de SOS Méditerranée, le 9 août sur leur canot en caoutchouc, en sont à leur douzième journée à bord du bateau rouge. Les derniers, le 12 août — 105 hommes et mineurs — passaient mardi leur huitième jour sur le pont de bois où ils doivent, chaque soir, s’accommoder de l’espace disponible pour organiser leur coucher. À deux reprises ces dernières 24 heures, les équipes de SOS et de MSF ont dû intervenir et hausser le ton pour rétablir le calme. Les journées, répétitives, sont rythmées par les distributions de nourriture et de thé sucré. Dimanche, le passage aux douches a été organisé — le bateau en compte 6 pour plus de 340 hommes — et il faut veiller à économiser l’eau, d’où les restrictions d’accès. Un salon de coiffure a été établi grâce aux barbiers qui se sont fait connaître, l’un réfugié du Darfour, l’autre d’Érythrée, heureux de reprendre du service. Mais la liste d’attente, des dizaines et des dizaines de noms, a fini par générer de nouvelles frictions et frustrations lundi. Mardi un groupe de jeunes a proposé des séances de gym mais, sans possibilité de se laver après, ils en ont été découragés.

La plupart nous parlent des différents types de violences, physiques et sexuelles qu’ils ont subies. Nous avons repéré beaucoup de blessures sur les bras et les mains. Des brûlures, des traces de couteau...

Malgré les bâches tendues entre les conteneurs pour ombrager le pont, la chaleur reste forte, le vent chiche. « Nous essayons de trouver quelque chose qui les distrait », reprend Jay Berger : samedi, une séance de dessin, « super émotionnelle », leur a permis d’exprimer leurs souffrances et d’évoquer aussi les bons souvenirs du village. La plupart des personnes secourues à bord ont subi violences et abus en Libye où ils étaient venus travailler, cherchant parfois à échapper à des situations de conflits atroces dans leur pays, comme les Soudanais du Darfour ou du Kordofan (sud) chassés par la guerre civile.

« La plupart nous parlent des différents types de violences, physiques et sexuelles qu’ils ont subies. Nous avons repéré beaucoup de blessures sur les bras et les mains. Des brûlures, des traces de couteau... », rapporte Stéphanie, infirmière allemande qui dirige la clinique du bord. « Presque tous ont été en prison, ils commencent à se confier et on réalise à quel point ils sont traumatisés ». Pour elle, la tension des dernières 24 heures découle directement de cette impasse qui maintient pratiquement le bateau à l’arrêt : « C’est très difficile de leur expliquer pourquoi on est bloqué. Cette incertitude accroît leur anxiété ». De plus, avec une douzaine de nationalités à bord, d’Afrique de l’Est, de l’Ouest et de Libye, « des gens qui parlent une langue différente, viennent de pays et de communautés différents, qui ne se seraient jamais croisés normalement, sont obligés de vivre ensemble, sans intimité » ajoute-t-elle.