L’Autriche interdit totalement le glyphosate

Un militant a profité de l’assemblée annuelle du géant chimique Bayer, à Bonn, en Allemagne, pour réclamer le bannissement du glyphosate.
Photo: Ina Fassbender Agence France-Presse Un militant a profité de l’assemblée annuelle du géant chimique Bayer, à Bonn, en Allemagne, pour réclamer le bannissement du glyphosate.

Le Parlement autrichien a approuvé mardi une interdiction totale du glyphosate sur le territoire national, faisant de l’Autriche le premier pays de l’Union européenne à bannir l’herbicide controversé au nom du « principe de précaution ».

Une majorité de députés a voté en faveur de l’amendement proposé par le parti social-démocrate SPÖ, en vertu duquel « la mise sur le marché » de produits à base de glyphosate est « interdite au nom du principe de précaution ». Le texte a notamment reçu le soutien du parti d’extrême droite FPÖ.

Cette mesure d’interdiction totale fait débat depuis plusieurs semaines en Autriche, ses opposants faisant valoir qu’elle n’est pas conforme avec la réglementation européenne puisque la licence d’utilisation du glyphosate dans l’UE, renouvelée en 2017 par l’exécutif européen, court jusqu’au 15 décembre 2022.

Majorité de circonstance

L’interdiction de l’herbicide controversé s’est invitée presque par effraction sur l’agenda du Parlement autrichien à la faveur de la chute, au mois de mai, du gouvernement dirigé par le chancelier conservateur Sebastian Kurz.

Profitant de l’absence de coalition constituée au Parlement jusqu’aux législatives anticipées de septembre, les partis social-démocrate SPÖ, d’extrême droite FPÖ, écologiste Jetzt et les libéraux Neos ont réuni mardi une majorité de circonstance et approuvé cette interdiction alors que les députés siègent pour la dernière semaine de cette mandature écourtée.

Le parti conservateur ÖVP, favori pour revenir au pouvoir après les législatives, a voté contre une interdiction totale, pénalisant à ses yeux les agriculteurs. La formation de Sebastian Kurz proposait que l’usage de glyphosate soit formellement interdit pour les particuliers, à proximité des écoles et sur les terrains de sport.

Depuis la chute de la coalition droite-extrême droite, dans la foulée du scandale de « l’Ibizagate » ayant frappé le FPÖ, l’Autriche est dirigée par un gouvernement d’experts.

Grisés par cette liberté législative temporaire, les parlementaires autrichiens ont d’ailleurs approuvé mardi d’autres mesures de protection de l’environnement : les sacs en plastique seront bannis sur l’ensemble du territoire au plus tard en 2021 et l’interdiction de privatiser les ressources en eau va être inscrite dans la Constitution.

« La propriété publique de l’approvisionnement en eau potable est dans l’intérêt du bien-être et de la santé de la population », va spécifier la loi fondamentale.

Le Bauernbund, syndicat agricole issu du parti conservateur, a dit s’attendre à ce que la mesure proscrivant le glyphosate soit recalée par les instances européennes, comme l’avait été une décision dans le même sens prise par l’État régional de Carinthie en 2018.

Affirmant que le glyphosate n’est pas utilisé sur plus de 1 % des surfaces agricoles en Autriche, le syndicat a taxé les députés de faire du « populisme sur le dos des agriculteurs ».

En Autriche, l’agriculture biologique représente 24 % de la surface agricole, la part la plus élevée des pays de l’UE.

L’organisation de défense de l’environnement Greenpeace a salué un vote « historique » et appelé l’exécutif européen à le respecter.

Dans la mire de plusieurs pays

Classé « probablement cancérigène » depuis 2015 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le glyphosate est utilisé sous diverses marques, depuis que le brevet détenu par le groupe américain Monsanto est tombé dans le domaine public en 2000.

La plus célèbre reste le Roundup fabriqué par Monsanto, qui appartient désormais au géant allemand de la chimie Bayer.

Monsanto a été condamné deux fois aux États-Unis, en août 2018 et en mars 2019, par des jurys populaires à San Francisco qui ont considéré que le désherbant au glyphosate Roundup était responsable des cancers de deux personnes, et que Monsanto n’avait pas pris les mesures nécessaires pour avertir des risques potentiels.

Dans plusieurs pays européens, l’utilisation du glyphosate est l’objet d’une restriction locale ou partielle.

Après deux ans de débats particulièrement houleux, fin 2017, les États membres de l’Union européenne (UE) ont renouvelé pour 5 ans la licence du glyphosate.

La Commission européenne, organe exécutif de l’Union, met en avant le feu vert de ses agences scientifiques, l’Efsa (sécurité des aliments) et l’Echa (produits chimiques), qui n’ont pas classé la substance comme cancérigène.

Mais l’indépendance de l’Efsa a été mise en doute par des révélations de journaux selon lesquels son rapport comporterait des passages copiés/collés d’un document déposé en 2012 par Monsanto.

Santé Canada a pour sa part renouvelé l’autorisation du glysophate en 2017 jusqu’en 2032. À la suite de cette décision, l’organisme réglementaire fédéral a dû réexaminer la certification après avoir reçu huit avis d’opposition, mais en est arrivé aux mêmes conclusions en janvier 2019 : « Les questions soulevées par les opposants ne [peuvent] pas être prouvées scientifiquement. »


Jongler avec le principe de précaution 

L’Autriche a invoqué le principe de précaution pour bannir le glyphosate sur son territoire. Comment doit-on utiliser cet outil de gestion des risques ? Le Devoir s’est entretenu avec Yves Gingras, historien des sciences à l’Université du Québec à Montréal et directeur scientifique de l’Observatoire des sciences et des technologies. Propos recueillis par Alexis Riopel.
 

À partir de quel moment le principe de précaution doit-il l’emporter sur les avantages du glyphosate ?

Le principe de précaution est sujet à une interprétation élastique. À la limite, on peut dire grâce à lui que, dans le doute, on s’abstient. Or, on ne peut pas toujours s’abstenir dans le doute. Le glyphosate est problématique parce que c’est une question à très long terme. Quand on dit qu’il est impossible de démontrer l’innocuité ou, à l’inverse, la nocivité de ce produit, c’est qu’on a du mal à évaluer ses effets sur la santé pendant des décennies. C’est donc une question d’équilibre entre les risques potentiels qu’on arrive à déterminer et les avantages qu’on constate.

En général, il faut toujours appliquer le principe de précaution de façon comparative : que va-t-il arriver comme conséquence négative si on bannit ce produit ?

En janvier, Santé Canada n’a pas penché pour le principe de précaution après avoir réexaminé la certification du glyphosate. Pourquoi ?

Le problème, c’est que les revues de la littérature produites par Santé Canada incluent des données de l’industrie. Les agences ou les organismes qui concluent que le glyphosate est dangereux se limitent aux articles évalués par les pairs publiés dans les revues scientifiques. La différence entre les conclusions américaines, canadiennes et européennes, c’est que les chercheurs n’ont pas les mêmes méthodologies pour décider quoi mettre dans leur méta-analyse.

Est-il possible de prouver que la dangerosité du glyphosate est suffisante pour appliquer le principe de précaution ?

On ne peut pas démontrer l’inexistence complète de risques, comme le philosophe Karl Popper l’a bien expliqué. Mais démontrer la dangerosité d’un produit, on le peut.

Tout le monde répète qu’il faut établir des politiques fondées sur des données probantes. C’est une belle phrase, mais dans le domaine de la santé, il n’y a rien de plus difficile. Notre meilleur outil, ce sont les études épidémiologiques à long terme.

Or, certaines industries prétendent que les études épidémiologiques ne peuvent pas démontrer la causalité, comme les cigarettiers qui soutenaient que ce n’était pas le tabac qui causait le cancer du poumon. C’est faux. Quand toutes les variables sont bien prises en compte, on peut remonter à la cause.