Un divorce scellé dans un climat d’incertitude

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker (à droite), a serré dans ses bras le négociateur de l’Union européenne dans le dossier du Brexit, Michel Barnier, dimanche, à l’issue d’un mini-sommet à Bruxelles, en Belgique.
Photo: John Thys Agence France-Presse Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker (à droite), a serré dans ses bras le négociateur de l’Union européenne dans le dossier du Brexit, Michel Barnier, dimanche, à l’issue d’un mini-sommet à Bruxelles, en Belgique.

Le Royaume-Uni et les 27 autres pays de l’Union européenne ont scellé dimanche leur divorce historique et mis en garde les Britanniques qui penseraient pouvoir obtenir plus de la séparation.

Après un an et demi de tractations, les dirigeants des 27 pays qui resteront dans l’Union européenne (UE) ont signé à Bruxelles, en Belgique, un accord de transition de 585 pages ainsi qu’une déclaration politique de 26 pages fixant les principes de la nouvelle association qui en ressortira, et dont les contours restent largement à préciser à quatre mois du début du divorce et à deux petites années de la négociation et de l’entrée en vigueur espérée d’un nouvel accord d’association.

Comme les dernières questions encore en suspens, notamment sur l’avenir de Gibraltar et les droits de pêche au large des côtes britanniques, avaient été réglées la veille, la réunion au sommet a été exceptionnellement courte et a donné lieu à un spectacle minutieusement chorégraphié, ont rapporté les journalistes sur place. Les dirigeants politiques présents en ont notamment profité pour envoyer un message à des députés britanniques divisés qui doivent bientôt se prononcer à leur tour sur le compromis et qui semblent portés à vouloir le rejeter.

10 décembre
Les parlementaires britanniques doivent se prononcer sur l’accord défendu bec et ongles par la première ministre dans le courant de la semaine du 10 décembre. La date officielle du divorce entre l’UE et le Royaume-Uni est fixée au 29 mars 2019.

« Si les gens pensent qu’on peut encore négocier, ce n’est pas le cas. C’est l’accord qui est sur la table, c’est le meilleur accord possible, c’est le seul possible », a fait savoir la première ministre britannique, Theresa May, cible devirulentes critiques autant des partis d’opposition qu’au sein de son propre camp.

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a envoyé exactement le même message aux parlementaires britanniques : « ceux qui pensent qu’en rejetant cet accord, ils en obtiendront un meilleur seront déçus dans les secondes qui suivent ». « C’est le seul accord possible », a-t-il martelé. « Il n’y a pas de plan B », ont répété les chefs de gouvernement irlandais et néerlandais.

Un délicat compromis

Plus de deux ans après la victoire en référendum du Brexit avec 52 % des voix, les représentants du Royaume-Uni et de l’UE sont parvenus au début du mois à un accord complexe qui s’attire les foudres des partisans du Brexit comme de ses opposants. Pour la période de transition prévue du 29 mars au 1er janvier 2021, il redonne au Royaume-Uni le plein contrôle sur l’entrée des Européens sur son territoire en échange de la protection des droits de ceux qui sont déjà dans l’île (et des Britanniques en Europe), du règlement de toutes ses obligations financières à l’égard de l’UE (entre 40 et 75 milliards d’euros, selon les estimations) et de son retrait de tous les mécanismes décisionnels européens.

Pour ne pas rétablir une frontière physique entre sa province d’Irlande du Nord et la République d’Irlande, qui compte bien demeurer au sein de l’UE, et risquer de compromettre la délicate paix dans la région, le Royaume-Uni bénéficiera d’un libre accès au marché européen pour ses biens à condition de ne pas y mener de concurrence déloyale en se pliant à un ensemble de normes européennes minimales en matière d’aide aux entreprises, de droit du travail et de protection de l’environnement et de l’empêchement de conclure ses propres ententes de libre-échange.

Ces règles de transition pourraient être prolongées au moins deux autres années, sinon plus longtemps encore, si un nouvel accord d’association n’a pas encore été conclu entre les deux parties, ce que de nombreux experts estiment très probable.

Des exigences de dernières minutes ont été soulevées la semaine dernière par des pays européens, notamment de l’Espagne sur le sort de Gibraltar ainsi que de la France et de l’Espagne sur la protection de l’accès aux eaux britanniques pour leurs pêcheurs. Cette dernière question a finalement été remise à plus tard, alors que celle portant sur Gibraltar a été réglée en promettant à Madrid un droit de veto sur un éventuel changement de statut de l’île située au large de ses côtes.

« C’est maintenant que commence la partie la plus difficile », constatait dimanche le Wall Street Journal. L’assentiment du Parlement britannique semble, en effet, loin d’être acquis moins de deux semaines avant son vote sur l’adoption de l’entente conclue avec l’UE qui pourrait se tenir aux alentours du 11 décembre. Ne disposant que d’une mince majorité de 13 voix sur 650 députés, le gouvernement conservateur de Theresa May y est confronté à une opposition apparemment insurmontable. Des ministres, dont celui-là même chargé du Brexit, ont notamment claqué la porte, plus de 90 députés conservateurs pro-Brexit ont condamné l’entente proposée, plutôt europhile, le chef de l’opposition travailliste, Jeremy Corbyn, a aussi promis que son parti y ferait obstacle, tout comme le petit parti ultraconservateur nord-irlandais (DUP) sur lequel repose la fragile majorité de Theresa May.

L’Europe en berne

Le Parlement européen devra aussi voter sur l’entente, probablement en février, mais peut-être aussi tard qu’en mars. En pleine campagne électorale européenne, les députés pourraient s’y montrer plus critiques que prévu à l’égard de l’entente avec le Royaume-Uni. Le président de l’assemblée, Antonio Tajani, a toutefois estimé qu’elle disposait de l’appui d’une « large majorité ».

Les dirigeants européens se sont gardés de tout triomphalisme après la cérémonie de signature dimanche. Voir le Royaume-Uni « quitter l’UE n’est pas un moment de jubilation ni de célébration, c’est un moment triste et c’est une tragédie », a déclaré Jean-Claude Juncker.

« Il est tragique de voir le Royaume-Uni quitter l’UE après 45 ans », a renchéri la chancelière allemande, Angela Merkel, tout en saluant « l’oeuvre d’art diplomatique » des négociateurs. Le président français, Emmanuel Macron, a lui qualifié le moment de « grave », voyant dans le Brexit le signe que l’Europe nécessitait une « refondation », « parce qu’elle n’a pas su rassurer nos peuples ».

Theresa May a déclaré qu’elle n’était pas triste parce que le Royaume-Uni et l’UE demeuraient « des amis et des voisins » avant de se dire « très optimiste » quant à l’avenir de son pays.

Avec l’Agence France-Presse et Associated Press