Un lutin noir suscite la polémique aux Pays-Bas

Saint Nicholas est arrivé accompagné de nombreux lutins Zwarte Piet (littéralement «Pierre le Noir»), l’équivalent du père Fouettard, à Zaandijk, aux Pays-Bas. La personnification de ce personnage, «joué» par des Néerlandais blancs costumés en lutin, coiffés d’une perruque crépue et maquillés de noir, est jugée raciste par de plus en plus de gens.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Saint Nicholas est arrivé accompagné de nombreux lutins Zwarte Piet (littéralement «Pierre le Noir»), l’équivalent du père Fouettard, à Zaandijk, aux Pays-Bas. La personnification de ce personnage, «joué» par des Néerlandais blancs costumés en lutin, coiffés d’une perruque crépue et maquillés de noir, est jugée raciste par de plus en plus de gens.

Le Québec a eu sa controverse sur l’appropriation culturelle avec SLĀV, et les Pays-Bas ont la leur grâce à un lutin à la peau noire. La tradition veut que, tous les ans, trois semaines avant le 6 décembre, jour de la Saint-Nicolas, le généreux père Noël arrive d’Espagne par bateau pour distribuer des cadeaux aux enfants en compagnie de son acolyte, le lutin Zwarte Piet — littéralement « Pierre le Noir », l’équivalent du père Fouettard dans la culture européenne.

Or, la personnification de ce personnage folklorique, « joué » par des Néerlandais blancs costumés en lutin, coiffés d’une perruque crépue et maquillés de noir, est, depuis quelques années, jugée raciste par de plus en plus de gens, qui ont manifesté dans une vingtaine de villes samedi. Certains rassemblements de protestation entourant l’arrivée du père Noël et le traditionnel défilé de la Saint-Nicolas ont même tourné à l’affrontement, menant à des arrestations.

Selon Reuters, de petits groupes de manifestants pro-Zwarte Piet, qui ne voient dans cette personnification du lutin noir que la perpétuation d’une tradition enfantine et inoffensive, ont été particulièrement virulents envers ceux qui s’en indignaient et la police a dû intervenir à maintes reprises. À Rotterdam, certains d’entre eux ont intimidé et attaqué des militants antiracisme ayant accroché sur le pont Erasmus une banderole décriant une grossière caricature. Des partisans de l’équipe de soccer d’Eindhoven ont lancé des oeufs et des canettes de bière sur les policiers et des militants anti-lutin noir, des affrontements auxquels auraient pris part plusieurs membres de Pegida, un groupe d’extrême droite gagnant en popularité en Europe, dont aux Pays-Bas.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Certains rassemblements de protestation entourant l’arrivée du père Noël et le traditionnel défilé de la Saint-Nicolas ont même tourné à l’affrontement, menant à des arrestations.

À Tilburg, une quarantaine d’autres partisans ont été arrêtés par les policiers, qui les soupçonnaient de vouloir alimenter les tensions et provoquer des bagarres. Ailleurs au pays, des manifestations antiracisme ont été annulées après que les autorités eurent déclaré qu’elles ne pouvaient pas garantir la sécurité des manifestants.

Suie ou peau noire ?

Dans le village historique de Zaandijk, au nord d’Amsterdam, le défilé de la Saint-Nicolas, télévisé à l’échelle nationale et tenu sous haute surveillance, semble s’être déroulé dans un calme relatif et sous les yeux ravis des enfants se faisant distribuer des bonbons, selon les informations rapportées par les médias locaux. Lors du défilé national de samedi, toutefois, le malaise était palpable. Des bambins étaient maquillés et d’autres pas, révélant les tensions entre les deux camps.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Lors du défilé national de samedi, le malaise était palpable.

Parmi les centaines de lutins noirs qui accompagnaient le père Noël néerlandais, certains avaient troqué le maquillage « blackface » de type cire à chaussure par quelques marques noires au visage, symbolisant la suie qu’ils auraient amassée en descendant la paroi des cheminées. Les militants anti-Zwarte Piet ne voient dans cette association à la suie qu’une tentative d’atténuer la connotation raciste pour calmer la polémique. La légende veut que la couleur noire de la peau du lutin soit liée à ses origines africaines, mais elle a été détournée ces dernières années pour plutôt associer le noir au charbon des cheminées.

Il y a deux semaines, par l’entremise de la fondation Majority Perspective, certains protestataires s’étaient adressés à la cour pour faire interdire du défilé le controversé personnage, mais ils ont été déboutés par le tribunal. Ils demandaient que le personnage du Zwarte Piet, personnifié par diverses personnes lors du défilé national, ne présente aucune caractéristique raciste.

Si la polémique a fait encore surface cette année, elle ne date cependant pas d’hier. Ces dernières années, les tensions entourant ce curieux personnage n’ont fait que s’exacerber. Alimentant la thèse raciste, un historien de l’art avait même rappelé l’existence d’un tableau de la fin du XVIIe siècle sur lequel un jeune esclave noir porte un costume coloré semblable à celui du Zwarte Piet. En 2013, la responsable du Comité des droits de l’homme aux Nations unies avait demandé que se tienne une vaste enquête pour savoir si cette tradition, remontant au XIXe siècle et tirée d’un conte pour enfants, avait bel et bien pour objectif de dénigrer les Noirs. Car si le personnage s’est adouci et qu’il n’est plus à l’image du père Fouettard, qui punissait les enfants n’ayant pas été sages, il semble de plus en plus impossible pour certains de ne pas y voir une appropriation culturelle liée à l’esclavage.