Le prix Sakharov remis à Oleg Sentsov

Oleg Sentsov est détenu dans la colonie pénitentiaire russe de Labytnangui, au-delà du cercle polaire arctique.
Photo: Sergei Supinsky Archives Agence France-Presse Oleg Sentsov est détenu dans la colonie pénitentiaire russe de Labytnangui, au-delà du cercle polaire arctique.

Après une grève de la faim de 145 jours qui l’a « brisé », Oleg Sentsov, qui a obtenu jeudi le prix Sakharov décerné par le Parlement européen, qui reconnaît une contribution exceptionnelle pour la lutte pour les droits de la personne, est plus que jamais devenu le symbole de l’opposition ukrainienne à la Russie, où il purge une peine de 20 ans de camp pour « terrorisme ».

Oleg Sentsov était un réalisateur ukrainien prometteur jusqu’à ce que son engagement politique lors du soulèvement pro-européen du Maïdan à Kiev à l’hiver 2014, puis l’annexion de la Crimée quelques semaines plus tard, ne bouleverse son destin.

Reconnu coupable par la justice russe de « terrorisme » et de « trafic d’armes » en 2015 dans sa Crimée natale, à l’issue d’un procès dénoncé comme « stalinien » par l’ONG Amnesty International, M. Sentsov, 42 ans, est depuis détenu dans une prison du Grand Nord russe.

Le 14 mai, il entame une grève de la faim pour exiger la libération de tous les « prisonniers politiques » ukrainiens détenus en Russie.

Sans succès : malgré des discussions entre les présidents russe et ukrainien sur un possible échange de prisonniers et de nombreuses marques de soutien dans le monde, le Kremlin laisse Oleg Sentsov poursuivre sa protestation dans une apparente indifférence.

Le 5 octobre, après 145 jours de jeûne, le cinéaste annonce l’arrêt de sa grève de la faim de peur d’être nourri de force.

De sa carrière de cinéaste, le public retient surtout son film Gamer, tourné avec seulement 20 000 dollars de budget. Il raconte l’histoire d’un adolescent qui participe à des compétitions de jeux vidéo tout en faisant face à une vie quotidienne difficile dans un village d’Ukraine.

Un film issu de l’expérience personnelle d’Oleg Sentsov, qui a consacré huit ans de sa vie aux compétitions de jeux vidéo et financé son film en travaillant en tant que gérant d’une salle de jeux à Simferopol, la capitale de la Crimée.

Puis, la préparation de Rhino est interrompue quand ce père de deux enfants décide de s’engager dans Automaïdan, une des branches du mouvement pro-européen qui a conduit à la destitution du président ukrainien Viktor Ianoukovitch en février 2014, après plusieurs mois de manifestations.

Le réalisateur milite ensuite contre l’annexion de la Crimée par la Russie, se souvient Kostiantyn Reoutski, un militant ukrainien l’ayant côtoyé à cette époque.

« Oleg et ses camarades organisaient des rallyes automobiles en Crimée, avec des symboles et des drapeaux ukrainiens. Ils en accrochaient aussi aux murs […] et ils ont continué de le faire après l’annexion, quand tout le monde était parti », a-t-il raconté à l’AFP en 2015.

« C’est une personne réfléchie, responsable et pleine d’initiative […] Son but était de montrer que la Crimée n’était pas prorusse à 100 % », a-t-il ajouté.

Deux mois après l’annexion, dans la nuit du 10 au 11 mai, le réalisateur est arrêté chez lui, puis incarcéré à Moscou dans la prison de haute sécurité de Lefortovo jusqu’au début de son procès à Rostov-sur-le-Don, dans le sud-ouest de la Russie.

Le cinéaste avait alors fait preuve d’une force de caractère étonnante, souvent souriant et parfois provocateur, au cours de son procès, où il était accusé d’avoir organisé des incendies criminels contre des antennes d’un parti pro-Kremlin et d’avoir planifié d’autres attaques, dont une visant une statue de Lénine à Simferopol.

« Il n’est pas suicidaire, il veut et espère vivre. Il m’a fait penser à un malade du cancer persuadé qu’il vaincra la tumeur et qu’il vivra », a raconté à l’AFP la journaliste et militante des droits de l’Homme Zoïa Svetova après l’avoir rencontré mi-août dans sa prison du Grand Nord russe.