Brexit: Theresa May sous pression

David Davis, Boris Johnson et Theresa May en novembre 2016
Photo: Peter Nicholls / Pool / AFP David Davis, Boris Johnson et Theresa May en novembre 2016

Au lendemain de la démission du ministre du Brexit, c’était au tour du chef de la diplomatie, Boris Johnson, de claquer la porte du gouvernement britannique lundi. Le départ de ces deux poids lourds vient fragiliser l’avenir politique de la première ministre, Theresa May, qui pourrait devoir faire face à un vote de confiance dans les prochains jours, estiment des experts.

« Theresa May joue encore son avenir politique à cause du Brexit. Va-t-elle réussir à garder une cohérence dans son gouvernement après le départ de ces deux ministres de taille, ou au contraire est-ce le début d’une hémorragie de son cabinet ? » s’interroge le professeur en sciences politiques à l’Université de Montréal Frédéric Mérand.

Adopté vendredi par son cabinet, le plan de sortie de l’Union européenne (UE) proposé par Theresa May n’a finalement pas fait l’unanimité. La première ministre a annoncé vouloir garder des relations économiques étroites avec Bruxelles même après le Brexit. Une décision critiquée par certains députés, qui lui reprochent d’adopter un « Brexit doux » plutôt que d’enclencher un « Brexit dur », soit une rupture nette avec Bruxelles.

Ce sont les deux personnes qui causaient le plus de problèmes depuis le début, ils ont vraiment fait preuve de déloyauté à son endroit

En signe de contestation, le ministre responsable du dossier, l’eurosceptique David Davis, a démissionné dimanche soir, suivi par les sous-secrétaires d’État au Brexit Steve Baker et Suella Braverman. Le geste a ensuite été imité par le ministre des Affaires étrangères, Boris Johnson, lundi, peu avant que Mme May ne défende devant les députés britanniques son plan adopté vendredi, alors persuadée d’avoir trouvé un consensus après plusieurs mois de divisions de sa majorité conservatrice sur le sujet.

Partisan d’un « Brexit dur », M. Johnson s’est dit déçu de voir le rêve du Brexit « en train de mourir ». « Nous nous dirigeons vraiment vers le statut de colonie » de l’UE, a-t-il écrit dans sa lettre de démission, critiquant par la même occasion le projet de Mme May.

Menace d’un vote de confiance

De son côté, la première ministre s’est dite « désolée et un peu surprise » par ce geste. Elle a évoqué la présence d’un « désaccord sur la meilleure manière de mettre à exécution » le résultat du référendum de juin 2016 — qui validait par la population le processus de sortie du pays de l’UE —, tout en défendant sa stratégie comme la meilleure pour l’avenir du Royaume-Uni.

Face à cette vague de démissions, les prochains jours risquent d’être déterminants pour l’avenir politique de Theresa May, d’après le professeur à l’UdeM Frédéric Mérand. Sa décision d’appuyer un « Brexit doux » pourrait lui coûter sa place de première ministre à peine neuf mois avant son entrée en vigueur. « On est à la croisée des chemins, ça passe ou ça casse », insiste M. Mérand, qui ne serait pas étonné qu’un vote de confiance soit déclenché sous peu.

Il estime toutefois que le départ de ces deux ministres représente « une épine en moins dans le pied » de Mme May et pourrait plutôt renforcer son pouvoir au sein de son cabinet. « Elle perd deux poids lourds, mais en même temps ils s’opposaient durement au “Brexit mou” qu’elle propose », explique-t-il.

« Ce sont les deux personnes qui causaient le plus de problèmes depuis le début, ils ont vraiment fait preuve de déloyauté à son endroit, poursuit Frédéric Mérand. Ce sont aussi deux personnes qui souhaitaient de toute évidence se positionner pour la succession de Theresa May, quitte à la faire tomber pour la remplacer. »

Mesurant justement la menace d’un vote de confiance, Mme May n’a pas tardé à remplacer ses ministres démissionnaires lundi. Pour prendre la place de M. Davis, elle a annoncé la nomination de Dominic Raab, un conservateur de 44 ans favorable au Brexit. Aux Affaires étrangères, M. Johnson est remplacé par le ministre de la Santé, Jeremy Hunt, qui avait soutenu le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne en 2016 avant de changer d’avis pour se rallier derrière les pro-Brexit. Il sera lui-même remplacé par le ministre de la Culture, Matt Hancock.

« Elle a tout de suite pris d’autres partisans du Brexit, c’est futé de sa part, pour écarter tout danger », explique Alexander Macleod, professeur au Département de sciences politiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Mais si d’autres ministres venaient à démissionner, la tenue d’un vote de confiance ne ferait plus aucun doute, d’après M. Macleod.

Dans l’optique d’un tel scénario, si Mme May l’emporte, elle pourrait rester à la tête de son parti et du gouvernement britannique sans faire face à d’autres contestations pendant douze mois. En cas de défaite, elle devrait démissionner et laisser place à une nouvelle élection à laquelle elle ne pourrait participer.

Un Brexit pour 2019

Aux yeux des experts, les divisions au sein du gouvernement ne mettent pas en péril la mise en place du Brexit, prévu le 29 mars 2019. « Le gouvernement britannique est déjà allé trop loin pour que le projet de sortir de l’Union européenne tombe à l’eau. Depuis le référendum de 2016, citoyens et politiciens ont nourri des attentes, et les derniers sondages montrent qu’une majorité de la population est toujours en faveur d’un Brexit », fait remarquer le professeur Macleod.

C’est plutôt du côté de Bruxelles qu’on cherche à mettre des bâtons dans les roues au projet de Theresa May. Les dirigeants européens s’impatientent de plus en plus de voir les négociations patiner à moins de neuf mois du Brexit.

« En même temps, Theresa May veut le beurre et l’argent du beurre avec son “Brexit doux”. Elle veut un accès au marché européen mais sans respecter les règles européennes », rappelle M. Mérand.

La première ministre assure pourtant que Bruxelles a accordé « un accueil positif » à ces propositions. Les milieux économiques et financiers se sont aussi montrés plutôt satisfaits. Mais les marchés britanniques se sont inquiétés après la démission de Boris Johnson, craignant la chute du gouvernement, ce qui a fait nettement baisser la livre.