Portrait d'une ville catalane enclavée en territoire français

Llívia est une enclave espagnole de 13 km² du département français des Pyrénées-Orientales.
Photo: Rémy Bourdillon Llívia est une enclave espagnole de 13 km² du département français des Pyrénées-Orientales.

Maintenant que Madrid a dissous l’ensemble du gouvernement de Carles Puigdemont, la Catalogne est engagée jusqu’au 21 décembre dans une campagne électorale qui a toutes les allures d’un second référendum sur l’indépendance. Alors que quatre figures souverainistes sont emprisonnées et que le président déchu fait campagne depuis Bruxelles, Le Devoir est allé sentir l’ambiance sur place. Dernier texte d’une série de quatre.

Novembre 1659. Le traité des Pyrénées met fin à la guerre de Trente Ans. La France obtient de l’Espagne la Catalogne Nord, bande de terre s’étalant de l’Andorre à Perpignan. « Luis de Haro et Mazarin étaient des négociateurs qui ne venaient pas d’ici et qui n’ont voulu impliquer aucun Catalan dans leurs pourparlers », explique l’historien du musée municipal de Llívia, Marc Delcor. Pressés par l’arrivée du mariage de Louis XIV et Marie-Thérèse d’Autriche, qui doit valider la paix, les deux hommes s’entendent pour que 33 villages de la sous-région de Cerdagne, où la question de la frontière est délicate, soient inclus dans cette cession. Le fait que Llívia ait le statut de ville, alors inexistant en droit français, leur échappe. La voici donc exclue du transfert, scellé par le traité de 1660 qui porte son nom.

350 ans plus tard, l’accroc sémantique est toujours inscrit dans le territoire : Llívia est une enclave espagnole de 13 km² dans le département français des Pyrénées-Orientales. M. Delcor note qu’avec le temps, ses concitoyens ont développé une certaine fibre résistante. « Des conflits de voisinage, qui se règlent normalement entre deux villages, prennent un tour diplomatique ici ! » Pour une prise d’eau, un accès aux pâturages ou des panneaux d’arrêt installés par les Français sur la route reliant l’enclave au reste de l’Espagne – brisant la liaison directe à laquelle Llívia a droit par traité –, les États s’affrontent devant les tribunaux. Mais l’historien ne considère pas pour autant que les 1400 résidents forment un îlot culturel.

Le maire Elies Nova abonde dans son sens, affirmant qu’il y a « le même sentiment catalan » à Llívia qu’à Puigcerdà, la ville-frontière située 6 km plus loin. Il estime à 80 % la proportion d’indépendantistes dans son fief, mais dit ne pouvoir donner de chiffre exact, chaque Catalan ayant été autorisé à voter dans le bureau de son choix lors du référendum d’octobre.

L’hôtel est complet, toute la période de Noël est réservée. On a une clientèle familiale, à 90 % catalane, qui revient chaque année.

 

Les ruines du château, qui coiffent la colline au-dessus de Llívia, offrent un panorama splendide dans lequel s’inscrit le portrait socioéconomique de la bourgade : en dessous du quartier ancien, la zone plus moderne des hôtels et magasins ; au loin, les Pyrénées et leur vingtaine de stations de ski, tant en France qu’en Espagne, qui transforment saisonnièrement l’enclave en ville de « 7000 à 8000 habitants », selon le maire. Autour du village, la plaine est consacrée à l’élevage. L’ensemble dégage une forte impression de prospérité.

Mais si les menaces d’exclure la Catalogne de l’Union européenne se matérialisaient, Llívia, au centre d’un commerce franco-espagnol, pourrait-elle en pâtir ? Elies Nova n’est nullement ébranlé par ces « appels à la peur ». Sur l’avenue Catalunya où se massent les touristes en ce début d’hiver, l’heure n’est pas non plus à la préoccupation. À l’hôtel Esquirol, la gérante, Sonia, dit ne sentir aucune répercussion du débat sur l’indépendance : « L’hôtel est complet, toute la période de Noël est réservée. On a une clientèle familiale, à 90 % catalane, qui revient chaque année. »

Dans la rue devant l’hôtel, le maire Nova pose lui-même les pancartes d’Esquerra republicana de Catalunya (ERC) sur lesquelles trône un candidat qui ne peut faire campagne puisqu’emprisonné, Oriol Junqueras. Elies Nova se présente sur la liste de ce parti dans la province de Gérone aux élections du 21 décembre, bien qu’il considère comme illégal le scrutin décrété par Madrid. « Mais les Catalans n’ont pas peur des urnes », lance-t-il pour résumer à sa manière les débats qui tournent en boucle depuis des semaines sur toutes les télévisions. Et Llívia n’a pas peur de l’enclavement.