Le règne des assemblées en Catalogne

À la Candidatura d’unitat popular (CUP), les décisions se prennent dans les assemblées au niveau local, au nombre de 154, puis remontent vers les 13 assemblées territoriales et le Conseil politique.
Photo: Rémy Bourdillon Le Devoir À la Candidatura d’unitat popular (CUP), les décisions se prennent dans les assemblées au niveau local, au nombre de 154, puis remontent vers les 13 assemblées territoriales et le Conseil politique.

Maintenant que Madrid a dissous l’ensemble du gouvernement de Carles Puigdemont, la Catalogne est engagée jusqu’au 21 décembre dans une campagne électorale qui a toutes les allures d’un second référendum sur l’indépendance. Alors que quatre figures souverainistes sont emprisonnées et que le président déchu fait campagne depuis Bruxelles, Le Devoir est allé sentir l’ambiance sur place. Troisième texte d’une série de quatre.

En ce dimanche soir à Barcelone, un public intergénérationnel remplit le pavillon des sports de la Vall d’Hebron, héritage des Jeux olympiques de 1992. « À bas le patriarcat ! », « La République sera féministe ou ne sera pas » : des applaudissements nourris ponctuent les slogans lancés par les représentants de la Candidatura d’unitat popular (CUP), qui se succèdent sur scène. Ou plutôt, les représentantes : ici, tout le monde, femmes ou hommes, utilise le féminin comme genre neutre.

Le programme de la CUP est clair sur les volontés du petit parti campé à l’extrême gauche : une république féministe, démilitarisée, écologiste et antiraciste, débarrassée de la corruption, de la pauvreté, de l’homophobie et du « tourisme destructeur ». Son horizon n’est pas la seule Catalogne, mais l’ensemble des « pays catalans », soit les territoires de culture catalane — incluant la Communauté valencienne, les îles Baléares et la Catalogne du Nord en France.

Ce programme a été écrit par les membres, suivant le processus « assembléiste » qui est la marque de commerce de la CUP. Les décisions se prennent dans les assemblées au niveau local, au nombre de 154, puis remontent vers les 13 assemblées territoriales et le Conseil politique. Cette structure est issue de la tradition « municipaliste » du parti formé en 1986, qui a longtemps existé seulement à l’échelle municipale. La décision de sauter au niveau du Parlement a été prise en 2012. Un succès relatif est au rendez-vous, facilité par le mode de scrutin proportionnel qui prévaut en Catalogne : trois députés sont élus en 2012, puis dix en 2015 (sur 135). Aucun ne peut gagner plus de 2,5 fois le salaire minimum, et il verse le reste de ses émoluments au parti.

Des atomes crochus

Eulàlia Reguant fait partie de cette représentation. Elle revient tout juste de Montréal, où elle était invitée au congrès de Québec solidaire. Les deux formations ont des atomes crochus : outre le slogan « Dempeus » (Debout), il s’agit de coalitions de petits partis et de militants issus de diverses luttes sociales. Cependant, « nous ne concevons pas la politique sans base municipaliste », rappelle la députée. Puisqu’au Québec les partis municipaux et provinciaux sont distincts, le cousin montréalais n’aura jamais la saveur de la CUP.

Mme Reguant constate que le système électoral québécois (un député par circonscription) impose le recours à des figures charismatiques. « Ici, les gens votent pour une liste : on peut donc avancer de manière collective », dit-elle. Tellement collective que la CUP fait de la « non-focalisation sur des personnes concrètes » un principe cardinal : aucun député n’est autorisé à faire plus d’un mandat. Eulàlia Reguant n’est donc pas candidate à un retour sur les bancs du Parlement après les élections du 21 décembre.

Cela ne déplaît pas aux nombreux détracteurs de la CUP : ses élus forts en gueule, se présentant en tenue de tous les jours au Parlement, se font régulièrement taxer de « radicaux ». La désobéissance civile fait partie de sa palette d’outils : elle a appelé les citoyens à l’utiliser contre l’article 155 de la Constitution espagnole, par lequel Madrid a destitué le gouvernement catalan.

Dans une Catalogne très divisée et polarisée sur la question nationale, les dix députés de ce parti marginal ont obtenu la balance du pouvoir. Début 2016, ils ont posé une condition pour appuyer la coalition indépendantiste : que le président sortant, Artur Mas, trop conservateur, ne soit pas reconduit. Si Carles Puigdemont a accédé au poste, il le doit donc à la CUP. Parti « anti-système », vous dîtes ? Le système, lui, a appris à vivre avec.

Des résultats serrés à prévoir

Madrid — Les derniers sondages avant les élections régionales du 21 décembre en Catalogne prédisent une majorité fragile aux partis indépendantistes. À six jours du vote, ces cinq sondages créditent les listes séparatistes de 63 à 69 sièges au Parlement catalan où la majorité absolue est de 68 sièges. Les partisans de l’unité de l’Espagne obtiendraient eux entre 56 et 63 sièges, et la liste de gauche Catalunya en Comu, qui jouerait le rôle d’arbitre entre les deux blocs, obtiendrait de 8 à 11 élus. Deux instituts sur cinq prévoient dans leurs projections que les indépendantistes pourraient conserver la majorité absolue dont ils disposaient dans le Parlement sortant, dissous le 27 octobre. La première place se jouerait entre la Gauche républicaine de Catalogne (ERC, indépendantiste), donnée gagnante par trois instituts, et les libéraux de Ciudadanos (unionistes), qui arriveraient en tête selon les deux autres instituts.
1 commentaire
  • Alain Ambrosi - Abonné 16 décembre 2017 18 h 47

    L'heroisme et la provocation

    Mme Reguant était présente à une dicsussion publique à Montréal après le congrès de QS. Selon elle la stratégie de la CUP est de "provoquer Madrid pour démontrer son autoritarisme". Comme si il y en avait besoin quand on sait que le PP comme Ciudadanos ont des franquistes dans leurs rangs. Au plan tactique, ça n'est pas mieux:pour réaliser ce référendum unilatéral en alliance avec les partis de centre gauche et de droite, la CUP est allée jusqu'à voter en faveur d'un budget austericide en avril 2017 alors que les problèmes sociaux et le chomage sont immenses en Catalogne. À la question "que ferez vous si le bloc indépendantiste gagne de nouveau aux élections ?" elle n'a pas répondu. On sait pourtant que la position officielle du parti est de continuer à provoquer dans l'unilatéralité. De quelle gauche et de quelle révolution parle-t-on ? à lire https://www.mediapart.fr/journal/international/011117/joan-subirats-ce-qui-se-passe-en-catalogne-est-un-desastre