Dans le Val d’Aran, Catalans malgré eux

Le village de Bossòst compte 1100 habitants. La candidate du Parti des socialistes de Catalogne Maria Vergés (au centre) y fait du porte-à-porte, entourée ici du maire Amador Marqués (à droite) et d'un élu de la députation provinciale de Lérida, Francés «Paco» Boya.
Photo: Rémy Bourdillon Collaborateur Le Devoir Le village de Bossòst compte 1100 habitants. La candidate du Parti des socialistes de Catalogne Maria Vergés (au centre) y fait du porte-à-porte, entourée ici du maire Amador Marqués (à droite) et d'un élu de la députation provinciale de Lérida, Francés «Paco» Boya.

Maintenant que Madrid a dissous l’ensemble du gouvernement de Carles Puigdemont, la Catalogne est engagée jusqu’au 21 décembre dans une campagne électorale qui a toutes les allures d’un second référendum sur l’indépendance. Alors que quatre figures souverainistes sont emprisonnées et que le président déchu fait campagne depuis Bruxelles, Le Devoir est allé sentir l’ambiance sur place. Deuxième texte d’une série de quatre.

La zone la moins séparatiste de la Catalogne n’est pas une banlieue de Barcelone à forte présence andalouse mais le Val d’Aran, une vallée nichée au fond des Pyrénées. Ici, la participation au référendum a plafonné à 24 %. Pas surprenant donc que, pour les élections du 21 décembre, aucun parti séparatiste n’est venu poser de pancarte dans cette région isolée.

À Bossòst, le Parti des socialistes de Catalogne (PSC) est même le seul à s’afficher sur les lampadaires. La candidate Maria Vergés fait du porte-à-porte dans le village de 1100 habitants, encadrée du maire et d’un élu à la députation provinciale de Lérida, Francés « Paco » Boya. Les trois acolytes sont en fait membres d’Unitat d’Aran, parti local autonomiste qui a joint ses forces à celles des socialistes.

La particularité locale, c’est sa langue : l’aranais est l’une des sept variantes de l’occitan — les six autres logent en France. Paco Boya estime à 3000 ses locuteurs, sur les 10 000 personnes que compte la vallée. « L’immersion à l’école a enrayé le déclin de l’occitan, mais le castillan est la langue des relations sociales ». Le catalan, lui, est très peu présent. « Cette folie qu’il y a dans le nationalisme catalan n’est pas enracinée dans le Val d’Aran, assure M. Boya. Des anecdotes sont devenues des arguments et la crise a éclaté, mais elle n’est pas arrivée ici. »

Photo: Rémy Bourdillon

Il faut dire que le Val d’Aran n’est pas la porte d’à côté. La route de montagne qui s’y rend depuis Lérida fait un détour par l’Aragon. La grande ville la plus proche de Bossòst est Toulouse, rappelle le maire Amador Marqués. « On a des accords avec les hôpitaux français pour les cas urgents. La France, c’est notre sortie naturelle ! » La Garonne, qui traverse la localité, s’écoule en effet vers celle-ci, distante de 10 kilomètres. La clientèle des commerces est aussi essentiellement française, attirée par les bas prix.

La somme de plusieurs identités

Pour ces raisons, le jeune homme de 33 ans tient énormément à l’Union européenne. « En cas d’indépendance, la Catalogne serait exclue de l’UE et devrait suivre la procédure d’adhésion pour y retourner, souligne-t-il. Mais ça prendrait des années ! On ne veut pas vivre ça. »

Sur le bulletin du 1er octobre, la question était écrite en trois langues : en catalan, en castillan et en aranais. Dans cette dernière, on pouvait répondre « òc », mot bien connu des cruciverbistes. Mais à Bossòst, personne n’a eu le loisir de le faire : la mairie n’a pas fourni de local pour l’organisation du référendum. Cela ne semble déranger personne : l’indépendance, c’est « une bêtise de politiciens », dit un sexagénaire au béret vissé sur la tête, une caisse pleine de poireaux entre les mains. Seules deux esteladas sont accrochées aux fenêtres, mais leurs propriétaires n’étaient pas là lors du passage du Devoir. Les quelques passants consultés conseillent de plutôt parler au maire. On tourne vite en rond à Bossòst.

Ironiquement, les Catalans se font ici retourner leurs griefs contre l’Espagne. « On a le sentiment que la Catalogne n’a pas été juste avec la vallée, témoigne un Paco Boya amer. On ne reçoit que 60 000 euros par an pour notre politique linguistique. » D’un des sacs aux couleurs du PSC que le trio distribue, il sort un bilan des propositions des partis pour le Val d’Aran : seuls deux d’entre eux (Junts per Catalunya et la CUP, souverainistes) mentionnent l’existence de l’occitan. Ailleurs, c’est le désert. Le PSC est le seul à défendre davantage d’autonomie, tant pour le Val d’Aran (qui possède déjà un gouvernement autonome, le Conselh Generau) que pour la Catalogne, dit M. Boya.

« Notre sentiment aranais n’exclut pas le sentiment espagnol : il est la somme de plusieurs identités », résume Amador Marqués. Imparfaite, l’Espagne réussit tout de même à faire perdurer sur son territoire des cultures locales fortes. En suivant leur chemin, les Aranais lui rendent un certain hommage.