Au sud de Fukushima, une ville au carrefour de son histoire

Le Village Compact, projet résidentiel et commercial public pour recréer un quartier dense. Les candidats au retour ayant perdu leur maison peuvent s’y loger gratuitement pendant deux ans.
Photo: Thomas M. Hurtut Le Village Compact, projet résidentiel et commercial public pour recréer un quartier dense. Les candidats au retour ayant perdu leur maison peuvent s’y loger gratuitement pendant deux ans.

Naraha, autrefois petite ville rurale anonyme, fut totalement évacuée durant plus de quatre ans à la suite de l’accident nucléaire de Fukushima du 11 mars 2011. Six ans plus tard, elle tente de retrouver vie. Les services et les infrastructures sont là, mais le défi majeur pour les autorités reste de convaincre une population plus jeune de revenir s’installer.

« Personnellement, je déconseille à la population de boire l’eau du robinet. Je considère que l’eau est potentiellement dangereuse ici. Les jours de pluie, les substances radioactives descendent des montagnes et contaminent la rivière dans laquelle le réseau d’eau potable s’approvisionne. » Un conseil prodigué par Toki Takahisa, médecin dans une des deux nouvelles cliniques de la ville, qui en dit long sur la méfiance vis-à-vis du niveau de radioactivité ambiant, qui reste vive.

Pourtant, les autorités misent gros sur cette ville située à 20 km au sud de la centrale accidentée, devenue laboratoire pour les autres dans la même situation. Depuis sa réouverture en 2015, elles multiplient les incitatifs pour y faire revenir les habitants. « Le gouvernement a les yeux fixés sur les Jeux olympiques de 2020. Il cherche à améliorer son image après la mauvaise gestion de l’accident nucléaire », estime Mori Kamakura, qui travaille à la gare de Naraha.

Autrefois peuplée d’environ 8000 habitants, Naraha disposait de tous les services et infrastructures classiques qu’on s’attend à trouver dans une ville de cette taille : plusieurs écoles et cliniques, quelques associations culturelles et sportives, un petit centre-ville incluant commerces de proximité, bars et restaurants, et enfin une économie solide, basée essentiellement sur l’agriculture. Tout cet écosystème a été balayé par la catastrophe et l’évacuation durant plus de quatre ans.

Mes enfants sont très contents d’être revenus, mais moi, je ne sais pas encore quoi en penser

 

Repartir à zéro

En septembre 2015, lorsque le gouvernement lève l’ordre d’évacuation, tout est à refaire. La ville a remis sur pied petit à petit les infrastructures et services publics, mais elle ne peut pas obliger les évacués à revenir. Beaucoup d’entre eux vivent aujourd’hui à Iwaki, la grande ville à 40 km au sud, où ils ont commencé une nouvelle vie. Les défis à relever sont immenses pour sortir d’un cercle vicieux complexe. Sans commerce, économie viable et vie sociale, les habitants sont réticents à se réinstaller à Naraha. Mais sans habitants, comment recréer et faire vivre ces maillons essentiels ?

Photo: Thomas M. Hurtut Miyuki Sato (à gauche) gère l’un des deux restaurants près de la mairie, tandis que Yukiko Takano travaille comme barista dans une camionnette-café ambulante.

Chie Masai et ses trois enfants se sont réinstallés à Naraha il y a quelques semaines. « Mes enfants sont très contents d’être revenus, mais moi, je ne sais pas encore quoi en penser, dit-elle. Quand nous étions à Iwaki, nos enfants se faisaient discriminer. Moi-même, je communiquais peu avec les habitants d’Iwaki pour éviter d’être harcelée. » La peur que ces évacués du nucléaire puissent être porteurs d’un risque sanitaire et une certaine jalousie à l’égard des compensations financières qu’ils reçoivent expliquent que ces migrants de l’intérieur, comme ils sont appelés, soient régulièrement ostracisés par le reste de la population japonaise.

Certaines familles vivent entre deux villes, préférant d’abord redémarrer une activité professionnelle avant de revenir s’installer complètement. Mineo Yokata dirige un restaurant avec sa conjointe à côté de la mairie. Avant la catastrophe, il vivait à Naraha et avait un magasin de légumes biologiques. Aujourd’hui, il habite à Iwaki, où il a rouvert un magasin de légumes, mais il vient quotidiennement à Naraha pour tenir son restaurant. Ses enfants font aussi partie du voyage chaque jour, car ils sont scolarisés dans la nouvelle école. « Ils sont contents, ils ont pu garder leurs amis, revenus, eux, à Naraha. Mais les trajets entre Iwaki et Naraha sont fatigants », dit-il.

Photo: Thomas M. Hurtut Denichi Kusano est l’un des premiers habitants à être revenus il y a deux ans.

Stratégiquement situé près de la route nationale qui traverse la ville et continue vers le nord, où la décontamination continue, le magasin de la famille Otomo vend et répare des outils. Le père a dû adapter son offre à la clientèle. « Avant, nous vendions et réparions des outils pour l’agriculture. Mais comme la majorité des agriculteurs n’ont pas relancé leur activité à cause de la mauvaise réputation sanitaire, nous nous occupons maintenant essentiellement d’outils de construction », explique le commerçant. Une nouvelle perspective qui va peut-être durer, espère-t-il : « Des entreprises liées au futur démantèlement de la centrale vont peu à peu s’installer. Leurs employés vont devoir rester ici de nombreuses années et probablement s’enraciner avec leur famille. »

Une grande école regroupant les niveaux primaire et secondaire a été reconstruite et regroupe aujourd’hui environ 150 enfants. « Les classes les plus peuplées sont les dernières années de secondaire. Ces élèves vont donc bientôt partir. Je pense que la situation est encore très fragile », confie M. Matsumoto, enseignant à l’école secondaire. Malgré tout, la réouverture de cette école représente un des signes les plus encourageants auxquels beaucoup d’habitants disent s’accrocher. Dans l’entrée de la nouvelle école, un célèbre calligraphe japonais a proposé de peindre une oeuvre autour d’un mot choisi par les élèves. Ce mot : sourire.

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