Le jour où Paris a perdu un peu de son insouciance

Photo: Larry Rochefort Le café Bataclan rouvre ses portes ce samedi, avec un spectacle de Sting.

« Non, ici, rien n’a changé depuis le 13 novembre. Rien ? Enfin, pas grand-chose. Sinon qu’on ne vit plus tout à fait comme avant. Je suis un peu plus sur mes gardes. On a tout de même perdu un peu de notre insouciance… »

Professeur de littérature française, Stéphane prononce ces mots-là où tout a commencé. À deux pas de chez lui, devant le restaurant Le Petit Cambodge et le bar Le Carillon. C’est là où, il y a un an, à 21 h 20 exactement, deux djihadistes fauchèrent 15 clients et entamèrent leur course meurtrière à travers Paris. Une course qui, on ne le savait pas encore, avait commencé cinq minutes plus tôt au Stade de France, où une autre équipe de trois kamikazes se firent exploser, et qui se terminera au petit matin dans le bain de sang du Bataclan. L’Histoire « avec sa grande hache », aurait dit l’écrivain Georges Perec.

« Moi, j’ai tout de suite reconnu le son des Kalachnikov », dit Tiya, qui revenait tout juste du tabac à côté. Ce n’était pas la première fois que ce réfugié turc, qui tient une petite cantine sur la rue Alibert, entendait ce son caractéristique. Cet ancien militant du Parti communiste turc a obtenu l’asile politique en France en 1986. Les passants se sont immédiatement réfugiés chez lui alors que plus de 400 coups de cette mitraillette retentirent en moins de vingt minutes. On retrouvera une centaine de balles. « Je leur ai fait des sandwiches,dit-il. Qu’est-ce que vous vouliez que je fasse ? »

 

 

 

La détresse au détour d’une phrase
Il aura fallu quatre mois pour que rouvre le Petit Cambodge, où l’on déguste les meilleurs rouleaux impériaux de Paris. Quatre mois pour que les médecins et les infirmières de l’hôpital Saint-Louis, situé juste en face, retrouvent leurs habitudes sur sa terrasse. Ironie du sort, c’est un médecin d’une clinique du 19e arrondissement qui sera fauché ce soir-là, le Dr Stella Verry. Depuis, plusieurs familles ont quitté le quartier. Cela s’est fait discrètement sans faire de bruit, dit Raymonde, une institutrice à la retraite. « Ici, c’est un quartier très mélangé. Tout le monde se connaît. Depuis, les liens se sont resserrés entre les voisins. Les gens se reçoivent plus qu’avant. Les enfants ont été très entourés. On en a parlé à l’école. L’appréhension est tue. Mais parfois, on sent la détresse profonde au détour d’une phrase… »

Pour Tiya, qui se dit athée, c’est la France qui a été visée ce jour-là. « Quand je vois ce qui se passe en Turquie, où le voile est de retour partout, je ne veux surtout pas que ça arrive ici ! » C’est aussi l’opinion de Yariv, un agent de voyages israélite dont la boutique a été bloquée pendant trois semaines par des cordons de police. « Aujourd’hui, ça va. La clientèle est revenue. » C’est à côté de son bureau, à 450 mètres du Petit Cambodge, devant la brasserie Bonne Bière, que cinq personnes trouveront la mort. Valérie, la vendeuse de fleurs juste en face, ne « veut plus en parler. Il faut tourner la page », dit-elle. Même son de cloche à l’hôtel Absolute Paris, à quelques mètres, racheté juste avant les attentats par la chaîne française Maranatha. Aujourd’hui, la clientèle n’est toujours pas revenue.

Mais ce n’est pas tant les attentats qui ont déchiré le quartier que la révélation faite dix jours plus tard par la chaîne de télévision Canal Plus. Les résidants ont appris que le patron du Cosa Nostra aurait vendu au quotidien britannique Daily Mail la vidéo enregistrée ce soir-là par ses caméras de surveillance. Sur ces images qui ont fait le tour du monde, on voit les djihadistes semer la terreur sur les terrasses, et les clients se réfugier sous les tables. Tout ça, pour 50 000,00 euros.

Malgré les dénégations du patron, les gens du quartier boycottent depuis sa pizzeria. « Personne ne lui a pardonné, dit Yariv. J’y allais avant, maintenant, je n’y vais plus. Il y a des limites tout de même ! » Parfois, des voisins se présentent au comptoir et demandent au patron à la blague s’il n’aurait pas « de la monnaie… pour 50 000,00 euros ! » Un an plus tard, cette trahison ne passe toujours pas.

Toute la France était visée

Pour Yariv, le 13 novembre, tout a changé, dit-il. « Avant, les terroristes islamistes Merah, les frères Kouachi ou Amedy Coulibaly visaient les juifs, les policiers ou les journalistes. Ce soir-là, c’est toute la France qui était dans le viseur. Même des musulmans ! » Depuis, « on a développé des réflexes », dit-il. Avec la recrudescence des attaques au couteau en Allemagne, en Israël et même en France, il évite les « mecs bizarres qui marchent dans la rue. Je remarque les voitures qui filent à toute allure. Je suis sur mes gardes. Ces petits gestes sont entrés dans les moeurs. On sait qu’on est loin d’en avoir fini avec le terrorisme et que ça va se reproduire… C’est certain ! » Pour lui, l’État d’urgence, renouvelé en juillet dernier, est inutile. « C’est complètement psychologique ! Mais ça rassure les gens de voir des militaires avec des mitraillettes dans les rues… »

Des roses pour Rollande

Le seul lieu où, un an après le drame, les gens viennent toujours déposer des fleurs est la salle de spectacle du Bataclan. « Pour tous ceux qui ont perdu leur Rollande », a écrit sur un bouquet de roses un inconnu venu d’Amsterdam. « Que leur âme repose en paix », écrit simplement un autre. Le 12 novembre, la salle rouvrira ses portes avec Sting, l’ancien leader de The Police. À l’intérieur, tout a été refait à l’identique. Étrangement, plusieurs artistes français, dont Francis Cabrel, ont refusé d’y chanter à nouveau.

Si ce n’était des barrières et du tricolore flottant à une fenêtre du troisième étage du 48 du boulevard Voltaire, tout semblerait normal. C’est de cet immeuble que Damienne est sortie il y a un an, trois minutes exactement après que les terroristes eurent pénétré dans la salle et abattu les vigiles à l’entrée.

« Si mon mari ne s’était pas endormi devant le match de foot, j’y passais,dit cette retraitée de La Poste. Heureusement, le gérant du café d’à côté m’a dit de partir dans la direction opposée. » Au retour, elle n’a pas pu regagner son appartement avant 4 heures du matin. Le hall de son immeuble, où l’on avait soigné des blessés, était plein de sang. Depuis, « j’ai un peu la trouille d’aller me promener sur les Champs Élysées à Noël. Mais il faut bien vivre… Et puis, on en a vu d’autres. » Quelques jours avant la prise d’otages, il y avait de fortes rumeurs d’attentat, dit-il. Les urgentistes du SAMU avaient même fait un exercice sur la rue le matin du 13 novembre.

« Trop d’affect »

Tous n’ont pas surmonté ces événements aussi bien que Damienne. Les boulangers qui jouxtent le bistrot La Belle Équipe de la rue de Charonne, où les tireurs en Seat noire ont mis fin à leur cavalcade meurtrière, n’ont jamais rouvert. Ils ont beau habiter à l’étage au-dessus, ils ont cédé leur commerce à d’autres. La boutique est toujours en rénovation.

Ce soir-là, la majorité des 19 victimes du café La Belle Équipe était venue célébrer les 35 ans de Houda Saadi, elle-même serveuse dans un établissement du coin. « Ma compagne n’a jamais osé repasser devant le café », dit Alain. Ce retraité de 70 ans n’a pas supporté la manière trop émotive, dit-il, dont les médias ont rapporté ces attentats. « Il n’y a plus que de l’affect. On va vers un cataclysme de la pensée. » Depuis un an, il y a moins d’enfants dans le quartier, croit-il.

Cet ancien communiste, qui a même fréquenté les camps de l’African National Congress (ANC) en Zambie et le Chili à l’époque d’Allende, a quitté Vitry-sur-Seine. Il ne se sentait plus « plus le bienvenu » dans cette commune en banlieue devenue un ghetto ethnique. Deux jours après les attentats, les policiers ont d’ailleurs démantelé un réseau djihadiste dans cette commune où enseignait Madeleine Sadin, 30 ans, professeure de français au collège Adolphe-Chérioux, tombée sous les balles au Bataclan.

Dimanche, Alain prendra part aux hommages qui seront rendus aux victimes un peu partout dans Paris, notamment place de la République, devenue depuis un an et demi le symbole de ce nouveau « Paris outragé ». Les Parisiens seront invités à mettre une bougie à leur fenêtre. Une façon de se souvenir de cette époque pas si lointaine où la capitale savait être un peu plus insouciante.

« Avant, les terroristes islamistes Merah, les frères Kouachi ou Amedy Coulibaly visaient les juifs, les policiers ou les journalistes. Ce soir-là, c’est toute la France qui était dans le viseur. Même des musulmans ! »

« Les liens se sont resserrés entre les voisins. Les gens se reçoivent plus qu’avant. Les enfants ont été très entourés. Mais parfois, on sent la détresse profonde au détour d’une phrase… »


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2 commentaires

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  • Denis Paquette - Abonné 12 novembre 2016 02 h 47

    Faire parti de l'histoire qu'elle tragédie

    He! oui, le monde change peu a peu, en laissant derriere lui ses dépouilles, ses peines ,ses souvenirs, ses souffrances et surtout son impuissance, même les militaires pourtant impliqués au coeur de l'action ont du mal a se souvenir, se peut-il que la vie ne soit que ces traces,que l'on appelle notre histoire, que nous ne soyons que ces vagues souvenirs

  • Michel Lebel - Abonné 12 novembre 2016 09 h 04

    Oui à Paris!

    Devant la barbarie, il faut lever la tête. Ne jamais céder. Ne jamais dire non à Paris. Oui à la vie et à l'amour. Non à la peur de la terreur qui paralyse. Mais aussi ne jamais oublier ce 13 novembre 2015. Pour ses morts, pour ses toujours souffrants, pour que ça ne se répète plus.


    Michel Lebel