La droite est-elle en train de se faire voler sa primaire?

Alain Juppé et Nicolas Sarkozy
Photo: Patrick Kovarik Agence France-Presse Alain Juppé et Nicolas Sarkozy

« Il faudra prévoir d’acheter le dernier numéro de Valeurs actuelles », « le rasage de près est un plus », « il faudrait éviter le pull rose noué sur les épaules ». En revanche, « il faut un jean et une chemise repassés sous une veste bleu marine ». Telles sont les conseils pratiques que le quotidien Libération dispensait avec humour à ses lecteurs de gauche qui se proposaient d’aller voter aux primaires de la droite le 20 novembre prochain. Alors que ces primaires sont ouvertes à tous, voilà en effet que la droite se demande tout à coup si les électeurs de gauche n’en profiteront pas pour aller influencer en douce le choix de son candidat à l’élection présidentielle.

L’affaire fait la manchette depuis qu’un vaste sondage réalisé pour le Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) a démontré que 10 % des électeurs de François Hollande s’apprêtaient à aller voter pour Alain Juppé à la primaire de la droite et du centre. Des sondages réalisés plus tôt faisaient même monter ce chiffre à 15 %. Il semble bien en effet qu’un certain nombre d’électeurs de gauche sont convaincus que cette primaire n’a rien d’une primaire ordinaire et qu’elle pourrait en réalité choisir, non pas un simple candidat de la droite, mais le prochain président français.

Ce scénario est de moins en moins impossible compte tenu de l’impopularité historique de François Hollande et de la présence presque assurée au second tour de la présidente du Front national, Marine Le Pen. En bons stratèges, ces électeurs tiennent donc pour acquis que la gauche, dont les primaires sont pourtant prévues en janvier, sera éliminée au premier tour et que la droite l’emportera facilement au second contre le FN. Bref que l’élection présidentielle pourrait se jouer dès la fin du mois de novembre. C’est d’ailleurs ce que pensent 55 % des Français, selon un sondage TNS Sofres réalisé pour Le Figaro.

Tout sauf Sarkozy

L’hebdomadaire de gauche L’Obs en est tellement convaincu qu’il pousse le bouchon jusqu’à énumérer les dix raisons pour lesquelles un sympathisant de gauche devrait « oser ce vote décomplexé ». Pour voter à la primaire de la droite, il suffit en effet de verser une cotisation symbolique (deux euros à chaque tour) et de signer une déclaration dans laquelle on affirme partager « les valeurs républicaines de la droite et du centre ».

Les sondages laissent clairement entrevoir que ces électeurs de gauche sont surtout motivés par la crainte de voir Nicolas Sarkozy l’emporter en novembre. En effet, plus le duel entre Sarkozy et Juppé apparaît serré et plus ils semblent tentés d’y mettre leur grain de sel afin de ne pas se retrouver au second tour de la présidentielle à devoir choisir entre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen.

Alain Juppé n’est évidemment pas fâché de cet apport de voix qui lui permettrait de conforter la courte avance dont il jouit dans les sondages. Depuis une semaine, il répète sur toutes les tribunes que « s’il y a des déçus du hollandisme qui veulent nous rejoindre, ils sont les bienvenus ». Les enquêtes montrent en effet que l’ancien premier ministre est plus populaire au centre et au moins aussi populaire à gauche que parmi les membres en règle de son propre parti. Contrairement à lui, l’ancien président Nicolas Sarkozy recueille l’essentiel de ses soutiens chez Les Républicains, dont les membres lui sont acquis à 65 %.

« Manipulation » et « parjure »

Même s’ils sont peu nombreux, ces électeurs de gauche pourraient faire pencher la balance dans le cas d’un duel serré au premier tour, a reconnu le politologue Pascal Perrineau. « S’il y a 500 000 votants, Nicolas Sarkozy aura toutes ses chances, s’il y en a trois millions, j’aurai toutes mes chances », affirmait de son côté Alain Juppé.

Nicolas Sarkozy n’a pas été long à réagir. « Quand on cherche à se faire élire par les voix de gauche, on se prépare à mener une politique qui donnera des gages à la gauche », a-t-il déclaré à Strasbourg. Dans son camp, on n’hésite pas à parler de « manipulation » et de « parjure ». Une pétition a été lancée qui ne dénonce rien de moins qu’un « vol de la primaire par la gauche ».

La popularité d’Alain Juppé à gauche n’embarrasse pourtant pas que Nicolas Sarkozy. Elle vient contrecarrer complètement la campagne discrète que mène depuis quelques semaines le président français. François Hollande a tout fait pour mettre en évidence Nicolas Sarkozy, qu’il perçoit comme l’adversaire « idéal ». Le seul qu’il pourrait peut-être avoir une petite chance de battre. C’est pourquoi Hollande le cible dans tous ses discours, le met en évidence dans les cérémonies officielles et l’invite même dans son avion présidentiel pour se rendre à l’enterrement de Shimon Peres. Pourtant, dans le camp du président, ce vote inquiète de nombreux socialistes, car « ces électeurs ont intégré l’élimination de la gauche dès le premier tour de la présidentielle », confiait le député radical de gauche Olivier Falorni à l’hebdomadaire Marianne.

Marine Le Pen discrète

Cet étrange jeu à quatre bandes commence même à embarrasser son principal bénéficiaire. Questionné pendant deux heures sur France 2 jeudi dernier, Alain Juppé a dû réaffirmer à plusieurs reprises qu’il était bien de droite. Il en a même rajouté afin de rassurer les électeurs de son parti.

Combien d’électeurs de gauche feront le pas d’aller voter à la primaire de la droite ? Personne ne le sait. D’ailleurs, personne ne sait non plus combien de sympathisants du FN feront de même. Plusieurs observateurs n’ont pas manqué de déceler dans cet apparent marivaudage entre la gauche et la droite « une vision dévoyée de la démocratie », selon les mots du secrétaire d’État chargé des relations avec le Parlement, Jean-Marie Le Guen. Dans le magazine Causeur, le professeur de sciences sociales Maurice Merchier ne voit dans ce jeu de poker qu’une façon d’« encourager implicitement la poursuite de la décomposition de la citoyenneté : pratique du zapping électoral, ravalement du vote à un acte consumériste ; on passe d’un camp à l’autre comme on change de marque pour un produit quelconque ».

Toujours discrète, Marine Le Pen s’est contentée d’affirmer que « la primaire de la droite n’est pas notre affaire ». Le temps venu, elle aura beau jeu d’affirmer que socialiste (PS) ou Républicain (LR), c’est du pareil au même.