Universités - La France s'ouvre à l'autonomie universitaire

Michel Patry, directeur de HEC Montréal
Photo: Pascal Ratthé Michel Patry, directeur de HEC Montréal

Pendant que les universités québécoises se débattent dans les affres du sous-financement et disent subir les contrecoups des mésaventures financières de l'UQAM, les universités françaises tentent de se mettre au diapason de la loi sur l'autonomie des universités, au grand dam des étudiants et des enseignants chercheurs. Au coeur de ses épreuves revient l'inévitable question de la gouvernance. Un sujet décortiqué par les dirigeants des établissements universitaires québécois, canadiens et rhônalpins à Lyon.

Les dirigeants des universités et des grandes écoles de la région Rhône-Alpes et les recteurs et principaux des universités du Québec et du Canada ont échangé sur la gouvernance lors de leur matinée de réflexion annuelle.

Le sujet a été choisi au hasard, nous assure Michel Patry, directeur de HEC Montréal. Une drôle de coïncidence tout de même quand on sait que les universités de la Belle Province comme celles de l'Hexagone cherchent à améliorer leurs modèles de gouvernance dont les failles sont pointées de toutes parts.

Examen de conscience

Au Québec, le monde universitaire traverse des heures troubles. La dérive immobilière de l'Université du Québec à Montréal a jeté un discrédit sur l'ensemble des établissements d'études supérieures. À la fin du mois de septembre, le recteur de l'université Concordia, Claude Lajeunesse, a démissionné trois ans avant la fin de son mandat. Le manque de confiance en son leadership aurait provoqué sa chute, entend-on dans les coulisses. Après une crise de plusieurs mois, le principal de l'université Bishop's, Robert Poupart, a quitté ses fonctions de manière précipitée le 23 novembre, alors que ses appuis au sein du campus de Lennoxville se réduisaient comme peau de chagrin. Le dirigeant a fait l'objet de trois votes de non-confiance depuis son arrivée en 2004.

Pour couronner le tout, le gouvernement provincial s'acharne à vouloir mettre la bride au cou des universités quant à la gouvernance des grands projets. Même après l'abandon du projet de loi 32 à cet effet, Québec souhaite intégrer l'essentiel de cette initiative dans une politique-cadre.

Décidément, il ne fait pas bon être dirigeant universitaire par les temps qui courent. «C'est le symptôme d'une situation systémique, juge Michel Patry. La pression est très grande: on nous demande d'être compétitif, d'afficher une bonne gouvernance, de nous préoccuper du développement durable et de l'équité salariale, alors que nous sommes sous-financés, que la compétition internationale s'intensifie chaque jour et que nous n'avons aucun contrôle sur les subventions et les droits de scolarité. Bref, nous n'avons aucune place pour manoeuvrer.»

«Nos revenus sont tributaires d'une économie locale et nos dépenses sont associées à une économie internationale, renchérit Luc Vinet, recteur de l'Université de Montréal (UdeM). C'est une tension impossible.»

Les dirigeants reconnaissent cependant que ces contraintes ne les empêchent pas d'examiner leur gouvernance, comme le préconise le rapport du Groupe de travail sur la gouvernance des universités du Québec publié en septembre. «Il y a trois ingrédients qui favorisent le développement d'une université: le talent, les ressources et la bonne gouvernance, rappelle M. Vinet. S'il en manque un, on ne peut fonctionner. L'UdeM respecte les différentes recommandations du rapport, mais je pense qu'il faut aller plus loin et informer le public sur notre gestion et notre gouvernance, afin de redorer notre blason qui a été indûment terni.» À cet égard, l'UdeM a tenté de faire preuve de la plus grande transparence dans la vente du couvent du Mont-Royal. Acquis par l'établissement en 2003, l'immeuble aurait exigé des travaux de restauration de 130 millions de dollars. «On gère largement des fonds publics et il faut être très clair sur les gestes que l'on pose. On a convenu que le bâtiment n'était pas adapté aux besoins de l'université. On s'en départit donc», explique le recteur.

Les responsables universitaires craignent toutefois que les intentions du gouvernement mettent à mal l'autonomie des universités qui, selon eux, est indissociable d'une bonne gouvernance. «On est prêt à être beaucoup plus imputable sur l'utilisation de notre argent, mais l'imputabilité va de pair avec l'autonomie, affirme Christophe Guy, directeur de l'École polytechnique. Si la future politique-cadre sur la gouvernance des grands projets nous oblige systématiquement à avoir l'autorisation du gouvernement, cela affaiblit notre autonomie et, conséquemment, notre imputabilité. C'est une position plutôt contradictoire.»

Une loi contestée

Pendant que le Québec semble reculer sur la question de l'autonomie des établissements universitaires, la France, elle, fait un pas en avant. Le 10 août dernier, l'Assemblée nationale et le Sénat français ont adopté la Loi relative aux libertés et responsabilités des universités. Portée par la ministre de l'Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, la nouvelle législation donne une certaine latitude aux établissements dont la gestion est fortement centralisée.

Elle prévoit que les universités acquièrent d'ici cinq ans une autonomie budgétaire. La gouvernance est modifiée: le conseil d'administration est resserré — il passe de 60 à une vingtaine de membres — et inclut davantage de personnalités extérieures. La loi renforce aussi les pouvoirs du président d'université, qui pourra effectuer deux mandats et dispose notamment d'un droit de veto sur le recrutement des personnels et des enseignants. Elle permet par ailleurs le recours aux fonds privés, notamment grâce à la création de fondations, et offre la possibilité aux universités de devenir propriétaires de leurs biens immobiliers.

L'adoption très rapide de la loi Pécresse a été motivée par la dégringolade des universités françaises dans les classements internationaux, les dépôts de brevets et les progrès en recherche. En dépit de la contestation des étudiants et des enseignants chercheurs qui s'inquiètent de l'entrée des intérêts privés dans leurs universités et du pouvoir excessif des présidents, la loi est là pour rester. «L'ensemble des présidents d'université, quelle que soit leur couleur politique, soutiennent cette loi, déclare Olivier Faron, directeur de l'École normale supérieure Lettres et Sciences humaines de Lyon. Environ 90 % de l'échiquier politique français défend cette loi. Même l'Union nationale des étudiants de France s'y rallie. C'est une avancée absolument nécessaire. Sans ça, nous serons particulièrement désarmés par la concurrence internationale.»

M. Faron affirme cependant comprendre l'agitation suscitée par la loi. «Les étudiants réagissent — et c'est tout à fait logique — en fonction d'un certain nombre de peurs sociales par rapport au chômage et au délabrement des campus. Ils doivent toutefois essayer de se projeter dans ce que nous voulons leur proposer et sortir d'un contexte où d'autres organisations leur suggèrent des modèles un peu surannés.»

Comparaison France-Québec

Malgré l'histoire malheureuse de l'UQAM, Michel Patry estime que «la performance de la gouvernance du réseau universitaire à long terme est bonne», alors qu'il s'y gère entre quatre et cinq milliards de dollars chaque année. «Quand on se compare à la France, nous avons plutôt un bon historique, dit-il. Je crois que personne ne voudrait qu'on se rapproche du système français, où même les professeurs sont nommés par l'État. C'est inouï!»

Notre modèle «managérial» semble d'ailleurs inspirer Olivier Faron. «Vous avez des conseils d'administration très réactifs et resserrés, chose vers laquelle on tend. L'idée est d'arriver à un système comme le vôtre avec des gens pleinement responsables.»

La loi Pécresse pourra-t-elle donner corps à une telle ambition? Si l'on en croit M. Faron, cela ne suffira pas. «On nous offre une autonomie sous tutelle, qui ne nous donnera pas le pouvoir d'un président d'une université du Canada. Par exemple, nous n'avons pas la possibilité de moduler les droits d'inscription — qui sont bien inférieurs aux vôtres — et la ministre s'est engagée à ne pas y toucher. Si cette situation perdure, on risque de ne jamais vraiment passer à la vitesse supérieure.»

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Collaboratrice du Devoir