Fini l'écologie, vive le paysage !

La construction de parcs d’éoliennes, un autre développement récent qui risque de modifier le paysage québécois.
Photo: Jacques Nadeau La construction de parcs d’éoliennes, un autre développement récent qui risque de modifier le paysage québécois.

Le paysage, un simple élément du décor? Au Québec, tout le contraire: n'eut été des célèbres Rocheuses, qui nous dit qu'au dernier référendum le «oui» n'aurait pas été majoritaire? Et le paysage politique canadien serait aujourd'hui tout autre.

La construction du Canada est le fait d'une autre construction qui a marqué la deuxième partie d'un autre siècle, celle d'un chemin de fer qui relia un océan à un autre. Et dans un geste prémonitoire de ce qu'on a appelé l'ère des communications, le grand Van Horne, celui par qui le Canadien Pacifique arriva, non seulement amena le rail jusqu'au Pacifique, mais il fit en sorte que l'Est fut informé des merveilles traversées. Ainsi, jusqu'en 1909, on alla jusqu'à joindre un wagon-laboratoire photographique, avec pour résultat que les scènes spectaculaires de l'Ouest devinrent familières aux citoyens des villes, à ceux de Montréal en primeur. L'engouement pour un pays de montagnes et d'espaces naturels était né.

Suzanne Pâquet, du CELAT de l'Université de Montréal, le Centre interuniversitaire d'études sur les arts, les lettres et les traditions, s'était donc rendu à Lyon pour faire la démonstration du rôle majeur qu'ont joué les ateliers photographiques Notman dans le grand projet politique canadien. Et, avec cette intervention, elle s'associait ainsi à un ensemble de chercheurs pour qui «savoir habiter la terre» ne peut être réalisé que par un ensemble de mesures où la nature, l'activité économique, la transformation des zones naturelles et l'érection des villes ont lieu par des actions concertées qui tiennent compte de ces diverses composantes.

Un mot nouveau

Qui longtemps dit paysage, recouvrait la réalité d'un espace vu par un cadre, et la transposition de cette vue, par un acte pictural, sur la surface d'un tableau. Bref, le mot paysage fut longtemps un terme pictural, indépendamment du fait que Pétrarque l'avait déjà inscrit dans le champ culturel avec la publication de l'Ascension du mont Ventoux: comme le rapporte Marie-André Ricard, de la faculté de philosophie de Laval, dès lors le paysage tint plus du mythe que de la réalité.

Les géographes contemporains, comme les urbanistes, les planificateurs et les philosophes (car cette interrogation du paysage fut lancée par la faculté de philosophie de l'université Jean Moulin Lyon 3) reprennent actuellement ce mot pour lui donner un connotation vaste. Même, le trouvant galvaudé, Luc Bureau, de Laval, le remplace par celui de lieu: paraphrasant des expressions connues, il dira ainsi «être, c'est être dans un lieu» ou «j'occupe la terre, donc je suis», car le lieu est le lien entre la nature et l'homme, incluant le naturel et le bâti.

Le géographe Guy Mercier, aussi de l'université Laval, n'oublie cependant pas le sens «populaire» de son utilisation: touristes citadins, ne nous lançons-nous pas à la conquête du monde pour retrouver la nature originelle, et ce paysage découvert, défini alors comme «la totalité des choses vues ou conçues d'une certaine manière» devient ainsi ce point de contact avec ce qui était, avec «l'authenticité de la perte».

Alors les pylônes d'Hydro-Québec (que 225 employés de l'unité Environnement de la société d'État ont a l'oeil), comme tout aménagement d'une région, sont perçus comme autant de bavures.

Comme le rapporte Jacques Vieux, directeur de la Maison du fleuve, institution implantée à Givors, s'il a été possible de lancer le projet de réaménagement du Rhône, c'est parce que ce fleuve ne s'écoule nulle part selon son tracé originel. Un vaste programme a donc été mis place qui, à sa conclusion, transformera, physiquement et conceptuellement, des berges qui vont du lac Léman à la Méditerranée, avec des points forts toutefois déjà concrétisés: les 5,3 km de sa rive gauche à Lyon ont été réaménagés, avec pour résultat 1500 places de stationnement en moins, tout comme le territoire sud du bassin lyonnais est devenu «un fleuve, une région» car pays avoisinants, berges et cours d'eau maintenant cohabitent. Et on poursuivra les aménagements.

Une charte du paysage

Si le Québec a eu dans le passé une préoccupation paysagère, les mesures prises n'équivalent cependant en rien à ce qui se passe en Europe. Trois politiques québécoises se préoccupent, directement ou indirectement, des milieux de vie: celles des biens culturels (1972), du patrimoine naturel (2002) et du développement durable (2006). Il faut dire qu'après l'eau, les sondages donnent le paysage comme deuxième préoccupation «naturelle» des habitants de la Belle Province. Au Conseil de l'Europe, organisme sis à Strasbourg, les ministres des Affaires étrangères des pays européens vont toutefois nettement plus loin: ils entérineront lors de leur prochaine rencontre une Charte européenne du paysage.

Ce document, qui a reçu l'aval de plus de 40 pays, lie tous les pays membres et donne ainsi un droit de recours aux citoyens pour contrer toute mesure prise en divers domaines — l'économique étant inclus. Car les États s'engagent à établir une reconnaissance juridique du paysage, à mettre en place une politique qui inclue sa définition et un programme de mise en oeuvre, comme à assurer la participation du public dans toute action touchant ce domaine et voir aussi à une intégration du paysage lors de la formulation de toute politique.

Car le paysage, s'il a été vu à l'origine comme étant naturel, est aussi urbain, industriel, touristique, agricole, tout comme il est ce lieu de la vie de tous les jours. L'activité quotidienne le transforme.

Un nouveau Québec apparaît

Ainsi, au Québec, comme le rapporte Gérard Domon, de la chaire de l'environnement et du paysage de l'Université de Montréal, sans que nul vraiment le constate, la culture du maïs, qui vide et corrompt les nappes phréatiques, est passée de 2500 hectares, l'espace qu'elle occupait en 1960, à actuellement plus de 450 000 hectares. Et si le Québec participe à la nouvelle industrie énergétique, cela ne s'arrêtera pas là.

Et ce n'est qu'un secteur. Car cette chaire montréalaise travaille sur une base quasi quotidienne avec 45 groupes dits environnementaux, tous inquiets des développements prévus au Québec:

hier le Suroît, toujours le mont Orford, déjà Rabaska, pour ne nommer que les initiatives les plus médiatisées.

Ce paysage, qui n'était hier qu'une carte postale, devient donc maintenant un lieu de luttes: de l'humain avec le naturel, de l'intégration du passé avec le présent, du milieu de vie et de l'activité économique. Après les préoccupations écologiques et environnementales, c'est maintenant de l'avenir de cette planète Terre habitée dont il est ici question.
1 commentaire
  • HIROU Philippe - Inscrit 26 décembre 2007 05 h 15

    Jardin planétaire

    Oui, en Europe et en France existent peut-être une sensibilité pour le paysage. Pourtant jusqu'ici elle l'a vu plus comme une esthétique, celle d'une architecture, une création de l'homme... L'agriculture, en particulier, serait à l'origine des "beaux paysages" de l'Europe. Gérard Domon a raison de tirer chez vous la sonnette d'alarme : la question du maïs est très préoccupante. Tout dans cette culture est anti-écologique : l'usage de l'eau, les engrais, la destruction des prairies, l'érosion des sols... sans même parler des OGM... La réalité c'est que l'industrialisation de l'agriculture c'est faite sans tenir aucun compte du fonctionnement du paysage au sens écologique, l'agro-écosystème comme on dit. On (re)découvre aujourd'hui le rôle des milieux naturels, zones humides, prairies, arbres, haies, bosquets... des "corridors biologiques" où la faune circule (absents dans les hectares de maïs...). Ils abritent la "microfaune auxilliaire", tous ces insectes notamment qui régulent les populations de ravageurs qui autrement pullulent dans les cultures... C'est ce qu'on appelle la "lutte biologique par conservation". Il est vraiment grand temps de voir le paysage comme un écosystème et la terre entière également, un "jardin planétaire" comme dit Gilles Clément, à jardiner avec attention et non à continuer à mettre sens dessus dessous.