Trump savait ses partisans au Capitole armés et a voulu les rejoindre

Des éléments inédits ont ponctué mardi le témoignage de Cassidy Hutchinson devant la commission parlementaire sur le 6 janvier 2021.
Photo: Andrew Harnik Associated Press Des éléments inédits ont ponctué mardi le témoignage de Cassidy Hutchinson devant la commission parlementaire sur le 6 janvier 2021.

La bombe. L’ex-président américain Donald Trump, tout comme son chef de cabinet, Mark Meadows, savait très bien que des manifestants s’approchant du Capitole le 6 janvier 2021 étaient armés. Mais le populiste a exigé des services policiers que ces personnes soient admises dans l’espace protégé où il s’exprimait devant la foule, pour ensuite les lancer, malgré tout, contre le dôme de la démocratie américaine.

Pis, l’ex-président s’est opposé ce jour-là à la décision des services secrets de le ramener à la Maison-Blanche, alors que la manifestation devenait violente. Il a tenté de prendre le volant de la limousine dans laquelle il était en attaquant physiquement le membre des services secrets qui conduisait. Il espérait ainsi prendre part à la marche avec la foule violente, en direction du Congrès des États-Unis. Mais les responsables de sa sécurité ont réussi à déjouer ce plan.

C’est en substance ce qu’est venu raconter mardi un témoin clé, devant la commission parlementaire chargée d’enquêter sur l’attaque du Capitole, au sixième jour de ses audiences publiques, tenues à Washington.

Cassidy Hutchinson — c’est son nom — s’est retrouvée au coeur des événements et de la garde rapprochée de Donald Trump à la fin de son mandat, comme conseillère principale de Mark Meadows, après avoir servi au Bureau des affaires législatives de la Maison-Blanche.

« Je m’en fous » des armes

Dans un témoignage explosif, la jeune femme a dressé le portrait d’un président enragé, éclairé sur les risques de dérapages, mais déterminé à frayer avec l’illégalité pour se maintenir au pouvoir. Des déclarations à charge contre l’ex-président faites lors d’une séance surprise de la commission publique d’enquête, annoncée la veille, pour exposer des « preuves nouvellement obtenues » sur la tentative de coup d’État de l’ex-président américain, a précisé le groupe de parlementaires.

Selon Mme Hutchinson, Donald Trump avait été informé personnellement de la présence prévue dans la foule de membres de groupes paramilitaires et suprémacistes, à l’approche du 6 janvier. « Je me souviens avoir entendu le mot “Oath Keeper” et entendu le mot “Proud Boys” lors de la planification du rassemblement du 6 janvier », alors que Rudy Giuliani et Mark Meadows étaient présents avec Donald Trump dans le Bureau ovale, a-t-elle déclaré devant la commission.

Ces deux regroupements sont la cible du FBI depuis le 6 janvier 2021. Plusieurs de leurs membres ont d’ailleurs été poursuivis, et certains ont plaidé coupables à des accusations de conspiration contre le gouvernement américain en lien avec l’insurrection du Capitole.

La présence d’armes dans la foule et de manifestants portant des gilets pare-balles ne semblait d’ailleurs pas troubler le chef de l’État, à quelques jours de la passation du pouvoir. Selon les mots de Cassidy Hutchinson, il a dit « s’en foutre », préoccupé surtout par l’image d’une foule parsemée devant le podium où il prenait la parole. Il aurait alors demandé que les détecteurs de métal, normalement présents pour assurer la sécurité d’un président, soient retirés afin que ces manifestants armés puissent entrer dans l’espace lourdement protégé.

« J’ai entendu le président dire quelque chose comme “Je m’en fous qu’ils aient des armes”. Ils ne sont pas là pour me faire du mal. Enlevez les détecteurs. Laissez mes gens entrer, ils peuvent marcher sur le Capitole d’ici. Laissez les gens entrer, emportez les putains de détecteurs. »

Pendant plus de deux heures, la jeune femme a fait l’autopsie d’une violence planifiée par un président en poste, persuadé, en contradiction avec les faits, d’avoir été victime d’une fraude électorale. Ses affirmations non fondées sur un vol, que des dizaines de tribunaux n’ont jamais réussi à démontrer, tiennent surtout d’un « grand mensonge » entretenu à dessein par le populiste pour se maintenir en poste contre la volonté des urnes.

« Une idée terrible »

La transformation de la manifestation du 6 janvier en insurrection était d’ailleurs loin d’être une surprise, vue de l’intérieur de la Maison-Blanche. « Les choses pourraient tourner très mal », lui a dit Mark Meadows dans les jours qui ont précédé l’attaque. La proche collaboratrice du chef de cabinet de Trump a relaté également une conversation tenue avec le directeur du renseignement national sous Trump, John Ratcliffe, qui voyait cette journée d’un très mauvais oeil et qui estimait que la Maison-Blanche « n’avait rien à faire là », a-t-elle déclaré.

« Il trouvait que c’était dommageable pour l’héritage du président. Il m’a dit craindre que cela devienne incontrôlable et potentiellement dangereux, pour notre démocratie » comme pour les personnes présentes sur place.

Sept Américains ont perdu la vie dans cette tentative d’obstruction visant la certification du vote de la présidentielle de 2020 par le Congrès. 

Pour Mme Hutchinson, le risque et l’illégalité de la chose étaient connus de la Maison-Blanche et de l’ancien avocat du siège de l’exécutif américain Pat Cipollone, qui a insisté auprès d’elle pour que cette manifestation ne se produise pas. Il souhaitait qu’elle fasse pression sur Mark Meadows. « Il a dit que ce serait une idée terrible pour nous, que nous allions avoir de sérieux ennuis judiciaires si nous montions au Capitole ce jour-là », a-t-elle témoigné.

« Dans les jours qui ont précédé le 6 janvier, nous avons eu des conversations sur l’entrave à la justice et le rejet du décompte électoral », a-t-elle ajouté. « Pat craignait qu’on donne l’impression de faire entrave aux travaux des parlementaires et que l’on se retrouve ainsi accusés d’inciter ou d’encourager une émeute sur le Capitole. »

Mark Meadows, tout comme l’avocat personnel de Donald Trump, Rudy Giuliani, a cherché à obtenir un pardon de l’ex-président avant qu’il ne quitte la Maison-Blanche, a affirmé Cassidy Hutchinson lors de son témoignage, moment fort des audiences publiques qui se sont amorcées début juin, après 11 mois d’enquête tenue à huis clos.

De « lourdes conséquences »

Sur Twitter, Norm Eisen, haut responsable de la Brookings Institution, et avocat des démocrates de la Chambre lors du premier procès en destitution de Donald Trump, a d’ailleurs comparé le témoignage de Cassidy Hutchinson à celui de John Dean, livré durant l’enquête sur le Watergate, dans les années 1970. Jeune avocat de la Maison-Blanche, Dean, avec sa connaissance fine des artisans de la conspiration menée par Richard Nixon contre le parti démocrate et ses contacts étroits avec eux, a contribué à la chute de cet autre président. « C’est vrai, elle a un poste moins élevé [que Dean]. Mais elle a certainement vu beaucoup de choses. »

La jeune femme a en fait la démonstration en affirmant devant la commission avoir été témoin d’une conversation entre Mark Meadows et Pat Cipollone concernant la nécessité que « quelque chose de plus » soit fait pour mettre fin à l’émeute, alors que les insurgés demandaient la pendaison de Mike Pence. Selon eux, le président approuvait ce mouvement et son chant hargneux ciblant son vice-président. « Vous l’avez entendu, Pat. Il pense que Mike le mérite. Il ne pense pas [que les émeutiers] font quelque chose de mal », aurait dit Meadows dans une conversation relatée par Mme Hutchinson.

Sans surprise, Donald Trump a tenté mardi de discréditer le témoignage de la jeune collaboratrice de la Maison-Blanche en affirmant la « connaître à peine », a-t-il indiqué sur son réseau social, Truth. Selon lui, Cassidy Hutchinson est motivée par la vengeance parce qu’il lui a refusé un poste à Mar-a-Lago, a-t-il affirmé.

Mais pour l’ex-attachée de presse adjointe de la Maison-Blanche Sarah Matthews, cette attaque exprime surtout de la peur face à la « gravité de son témoignage », a-t-elle écrit sur Twitter. Un avis partagé par l’animateur de Fox News Bret Baier, qui a reconnu que ce témoignage détaillé de Cassidy Hutchinson sur Donald Trump et le 6 janvier risquait d’avoir de « lourdes conséquences » pour l’ex-président. « Le témoignage en soi est vraiment, vraiment puissant », a-t-il dit devant son collègue animateur John Roberts et la coprésentatrice Sandra Smith, qui sont alors restés un instant sans mots.

À voir en vidéo