L’image de Donald Trump écornée par la guerre en Ukraine

L’invasion et la guerre destructrice lancée par la Russie contre l’Ukraine risquent de faire des dommages collatéraux aux États-Unis, où l’ex-président américain est désormais rattrapé par ses sympathies passées pour l’agresseur, Vladimir Poutine, et — surtout — par son mépris envers le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, devenu depuis le héros d’une résistance inattendue de l’ex-république soviétique.

Et ce décalage entre l’homme fort du Parti républicain et l’establishment de sa formation politique, soudainement exacerbé par l’attaque injustifiée de Moscou contre l’Ukraine, pourrait favoriser un décrochage du populiste, espèrent plusieurs de ses détracteurs. « Il est très difficile de dire si le Parti républicain va réussir à se débarrasser de Donald Trump [dans la foulée de la crise russo-ukrainienne] », résume en entrevue au Devoir le politicologue Simon Gilhooley, du Bard College, dans l’État de New York. « Mais il est évident qu’il y a actuellement une contradiction entre les positions de Trump et la pluralité du soutien exprimé par les républicains à l’Ukraine, pluralité qui suggère que l’ex-président ne dirige pas l’opinion conservatrice sur cette question. »

La semaine dernière, une vaste enquête menée par le Pew Research Center a révélé qu’après plus de 20 jours d’attaques sans merci de Moscou contre Kiev, les républicains, à 49 %, estiment que leur pays n’en fait pas assez pour l’Ukraine, contre 38 % chez les démocrates.

Les Américains s’entendent également sur le fait que Vladimir Poutine est la principale personne à blâmer pour cette tragédie, à plus de 66 % ; le président ukrainien, lui, n’est tenu responsable de cette guerre que par un faible 3 % des Américains, selon un coup de sonde Reuters-Ipsos lancé début mars.

Trump à contre-courant

Les propos de Donald Trump au lendemain du déclenchement de cette guerre viennent forcément trancher avec cette réalité. Dans les premières heures de l’attaque, il avait qualifié l’invasion russe d’« intelligente » et Vladimir Poutine de « génie » stratégique. Des propos condamnés par plusieurs ténors du Parti républicain, y compris par l’ex-vice-président Mike Pence qui, au début du mois, a indiqué devant un groupe de donateurs qu’« il n’y a pas de place dans [le] Parti [républicain] pour les apologistes de Poutine ». Pence, qui pourrait se lancer dans l’investiture républicaine en vue de la présidentielle de 2024, s’est dit aussi « très inspiré » par le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, en plus de se rendre quelques jours plus tard à la frontière de l’Ukraine et de la Pologne pour y rencontrer des réfugiés placés sur la route de l’exil par les bombes du Kremlin.

L’image de chef de guerre tenant tête à la puissante armée russe que se forge M. Zelensky depuis le début du conflit n’est d’ailleurs pas pour aider Donald Trump qui, en 2019, avait tenté d’intimider le chef d’État ukrainien pour obtenir des informations compromettantes sur son adversaire politique Joe Biden. À l’époque, Trump avait menacé de suspendre l’octroi d’aide militaire à l’Ukraine pour forcer Zelensky à collaborer. Un chantage dont la portée devient encore plus gênante au regard de la crise actuelle.

Pour le stratège politique républicain Karl Rove, un ex-conseiller de George W. Bush, l’invasion de l’Ukraine par la Russie vient désormais bouleverser la posture républicaine en matière de politique étrangère. Elle redonne du tonus à la « tradition de l’internationalisme conservateur adoptée par les présidents Ronald Reagan, George H. W. Bush et George W. Bush » contre la doctrine « America First » de Donald Trump, qui a pris la forme d’un « isolationnisme populiste » sur la scène internationale, estime-t-il.

« Les membres républicains du Congrès, les candidats et les commentateurs qui font écho à [cet] isolationnisme et aux défenseurs du Kremlin ne sont finalement plus synchronisés avec les électeurs » de la formation politique, a-t-il écrit la semaine dernière dans les pages du Wall Street Journal. « Trump va perdre son emprise sur son parti et sur le public et apparaître comme la marionnette de Vladimir Poutine », ajoute pour sa part le stratège démocrate Michael Trujillo, cité par The Hill.

Une rupture résumée dimanche par le leader des républicains au Congrès, Mitch McConnell, qui a qualifié de « voix solitaires » l’« aile Poutine du Parti républicain » définie quelques jours plus tôt par la représentante du Wyoming, Liz Cheney, pour railler les supporters du président russe dans la formation politique. « La grande majorité du Parti républicain, tant au Capitole que dans tout le pays, est totalement derrière les Ukrainiens et exhorte [Joe Biden] à prendre des mesures plus rapidement », a dit M. McConnell. « Donc, il peut y avoir quelques voix solitaires sur le côté ; je ne leur accorderais pas beaucoup d’attention. »

C’est d’ailleurs cette attention que Donald Trump a cherchée la semaine dernière, en diffusant une étrange déclaration alors que Volodymyr Zelensky implorait avec émotion le Congrès américain à en faire davantage pour venir en aide à l’Ukraine. En substance, l’ex-président américain s’y présentait comme celui ayant le plus contribué au renforcement de l’OTAN. Une déclaration surprenante venant de celui qui, au début de la guerre, a qualifié l’Alliance atlantique de « tigre de papier » et qui, durant sa présidence, a multiplié les gestes visant à l’affaiblir.

Ces contradictions n’ont d’ailleurs rien de nouveau chez le populiste, particulièrement en situation de crise, mais elles restent cohérentes avec le personnage, estime Todd Belt, directeur de programme à l’École supérieure de gestion politique de la George Washington University, joint par Le Devoir. « Il est du mauvais côté de son parti sur cette question, mais il a également été dans cette position auparavant sur des questions telles que la guerre en Irak, le libre-échange et l’immigration. Et je ne pense pas que la situation en Ukraine va provoquer une rupture durable entre lui et le parti. » Et il ajoute : « Une chose est vraie en politique américaine : les questions de politique étrangère n’ont pas une durée de vie très longue dans l’esprit des électeurs. Et elles sont faciles à détourner. »

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