Les plans de Joe Biden minés par la Virginie-Occidentale

La Virginie-Occidentale a décidé, par la voix de son sénateur, Joe Manchin, de faire la pluie et le beau temps sur les grands projets de politiques sociales et même environnementales de l’administration de Joe Biden.
Photo: Mandel Ngan Agence France-Presse La Virginie-Occidentale a décidé, par la voix de son sénateur, Joe Manchin, de faire la pluie et le beau temps sur les grands projets de politiques sociales et même environnementales de l’administration de Joe Biden.

C’était un mardi matin ordinaire aux abords du magasin de produits de deuxième main de la Rescue Mission dans la ville de Martinsburg, dans le nord de la Virginie-Occidentale. Sous un franc soleil de novembre, Mary Geertsema, la jeune trentaine, était venue prêter main-forte aux bénévoles de cet organisme religieux pour mettre en place quelques objets à vendre à bas prix sur le trottoir. De la vaisselle, des vêtements usagés, des jouets, des sièges d’auto pour enfants…

« Les besoins d’entraide sont importants ici, comme ailleurs dans le pays, surtout en ce moment », a-t-elle dit, alors qu’autour d’elle, une poignée de personnes de tous âges franchissaient les portes du petit commerce, quelques-uns pour faire des dons, tous les autres pour trouver des aubaines. « Les réformes sociales que Joe Biden essaie de faire passer à Washington sont donc nécessaires. Et il est très gênant de voir le sénateur de notre État y faire barrage, comme il le fait depuis des mois. »

Gênant ? Le commentaire est loin d’être localisé. Il semble même partagé un peu partout aux États-Unis, dans les rangs démocrates, depuis que le petit État rural et minier, enclavé entre la Virginie, la Pennsylvanie, l’Ohio, le Maryland et le Kentucky, a décidé, par la voix de son sénateur, Joe Manchin, de faire la pluie et le beau temps sur les grands projets de politiques sociales et même environnementales du gouvernement de Joe Biden.

Ce pouvoir étonnant, l’élu et homme d’affaires de 74 ans, qui ne représente à peine que 0,5 % de la population du pays, va le chercher dans la division du Sénat à parts égales : 50 démocrates contre 50 républicains. Le vote de la vice-présidente, Kamala Harris, fait la majorité. Et dans ce contexte, l’appui de tous les démocrates est nécessaire pour faire avancer le programme politique du président, une mathématique dont Joe Manchin a décidé de tirer profit.

« Il avait une position mineure sur l’échiquier politique américain en tant que démocrate conservateur dans un État majoritairement républicain », résume en entrevue au Devoir le politicologue Robert Rupp, professeur au West Virginia Wesleyan College. En 2020, Donald Trump a remporté tous les comtés de la Virginie-Occidentale, sans exception, et les cinq grands électeurs de l’État avec une majorité écrasante de 39 points sur Joe Biden. « Or, la nouvelle configuration du Sénat lui donne une position de force qui le place au centre de l’attention. »

Seul contre tous

Au Congrès, Joe Manchin en mène large depuis plusieurs semaines après avoir réussi, presque à lui seul, à faire réduire de moitié le plan colossal d’investissement de Joe Biden pour l’amélioration du cadre social du pays et le financement de la transition économique pour faire face aux changements climatiques. Le plan, baptisé « Built Back Better », soit « rebâtir en mieux », devait bénéficier d’une enveloppe budgétaire de 3500 milliards de dollars. Sous la pression du sénateur de la Virginie-Occidentale et de ses craintes affichées de nourrir le déficit et l’inflation, la Maison-Blanche a accepté de la réduire de moitié, à 1750 milliards.

Son emprise est forte sur les travaux législatifs du pays, mais visiblement jamais assez pour lui qui, après avoir fait modifier à l’avantage de son État le plan pour les infrastructures, adopté à l’arraché la semaine dernière, laisse encore planer le doute sur son appui aux plans d’investissement sociaux et environnementaux de Biden, appuis auquel ce démocrate, dit modéré, attache sans cesse des conditions conservatrices, compromettant les perspectives sociales de la frange plus progressiste de son parti.

Il s’oppose entre autres aux congés payés pour raisons familiales ou médicales et à l’extension de la couverture sociale fédérale pour les soins dentaires, auditifs et visuels.

Il a réussi à éroder le cadre de financement des promesses sociales de Biden en limitant l’augmentation des taxes sur les profits et les résultats comptables des entreprises multinationales et en tuant dans l’œuf un projet de taxation des milliardaires. La Maison-Blanche comptait pourtant sur cette nouvelle fiscalité pour aller chercher des centaines de milliards sur la fortune de ces ultra-riches et pour réduire l’influence des paradis fiscaux sur les finances publiques.

Joe Manchin rejette également une mesure pivot du plan de lutte contre le changement climatique des démocrates visant à encourager, avec une enveloppe de 150 milliards, les services publics du pays à passer à des énergies renouvelables. Le Clean Energy Performance Plan (CEPP) — c’est son nom — est vu d’un mauvais œil par le sénateur, qui craint son impact négatif sur l’industrie du charbon et du gaz, dont la Virginie-Occidentale est fortement dépendante.

Un État menacé

Et pourtant… « La Virginie-Occidentale est l’un des États les plus pauvres du pays, mais aussi l’un des plus touchés directement par la transition énergétique et les changements climatiques », fait remarquer la géographe Amy Hessl, qui enseigne à la West Virginia University, tout en évoquant des inondations de plus en plus intenses dans cet État montagneux et rural. « Il y a donc une très forte frustration à regarder aller Joe Manchin en ce moment, surtout chez ceux qui travaillent depuis des années à relever le défi des changements climatiques ici. »

À Martinsburg, près de 25 % du patrimoine bâti est désormais menacé par les crues et les inondations, selon le Flood Factor, un organisme américain qui suit de près l’impact des changements climatiques sur les populations. La menace est qualifiée de majeure pour les infrastructures, et de modérée pour les bâtiments à fonction sociale.

La Virginie-Occidentale devrait faire face aux plus fortes augmentations de jours de canicule à l’échelle nationale d’ici 2050, selon l’organisme State at Risk, qui estime que 60 000 habitants vulnérables de cet État sont désormais à risque élevé de maladies et de morts liées à la chaleur. L’État est aussi celui où les infrastructures critiques, comme les centrales électriques, les routes, la police et les casernes de pompiers, risquent fortement de devenir inutilisables en raison des inondations.

Il y a deux semaines, une centaine de militants écologistes se sont d’ailleurs massés devant le tribunal fédéral de la capitale, Charleston, pour dénoncer l’intransigeance et les blocages du sénateur Manchin par rapport à « des politiques climatiques audacieuses et pratiques qui visent à protéger autant notre État que notre planète », dit Morgan King, coordonnateur de la campagne climat de la West Virginia Rivers Coalition. « Nous comptons sur le sénateur Manchin pour suivre la science présentée par le GIEC et surtout pour prendre les bonnes décisions. »

Élu sous influence

La chose est loin d’être jouée d’avance en raison des liens étroits tissés entre le sénateur et le milieu des énergies fossiles, dont les intérêts semblent également guider les positions fermes de l’élu à Washington. Selon l’organisme Open Secret, qui scrute les finances des politiciens, Joe Manchin arrive en tête de liste des sénateurs dont la carrière à Washington est financée en partie par le lobby du pétrole, du gaz, des pipelines et du charbon. Devant les républicains Kevin McCarthy ou Adam Kinzinger. Du charbon qui contribue aussi à la fortune familiale du sénateur. Dans les dix dernières années, il a touché 5,2 millions en dividendes d’une compagnie dans ce secteur qu’il a fondée avant d’entrer en politique, selon ses déclarations financières.

« Quand on entre en politique, on finit par devenir riche et par chercher à défendre ceux qui le sont aussi plutôt que ceux qui en ont le plus besoin », ironise Waldo Clane, bénévole rencontré aussi devant le magasin Rescue Mission. « Et ça, ça contribue moins au changement, et plus au cynisme. »

À côté de lui, Mary Geertsema en rajoute : « Manchin est déconnecté de nos réalités, il a un yacht », dit-elle pour justifier le tir.

Un yacht ! C’est d’ailleurs depuis le pont supérieur de ce navire de 250 000 dollars baptisé Almost Heaven (presque le paradis) — une référence à l’ode régionale chantée par John Denver en 1971 — que l’élu a défendu son opposition aux remboursements de frais médicaux pour les plus pauvres, il y a quelques semaines. Il se faisait interpeller par quelques opposants alors que son signe extérieur de richesse était accosté sur la rivière Potomac, dans la région de Washington. La scène a été filmée puis transmise au quotidien britannique The Independant, qui l’a qualifiée d’« échange gênant ».

Ce reportage a été en partie financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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