Ressac autour de la théorie critique de la race aux États-Unis

Une manifestation de Black Lives Matter à New York, en mai dernier. Les appels à reconnaître le racisme systémique se sont multipliés aux États-Unis depuis la mort de George Floyd.
Photo: Ed Jones Agence France-Presse Une manifestation de Black Lives Matter à New York, en mai dernier. Les appels à reconnaître le racisme systémique se sont multipliés aux États-Unis depuis la mort de George Floyd.

Après la mort de George Floyd le 25 mai 2020, les appels à reconnaître le racisme systémique se sont multipliés aux États-Unis — et plusieurs ont été entendus. Des gouverneurs de plusieurs États ont créé des groupes de travail pour s’attaquer au problème, et des institutions sont sorties publiquement pour prononcer les mots jusqu’ici évités. Mais 18 mois plus tard, le retour du balancier frappe fort en éducation, alors que plus de la moitié des États envisage des interdictions d’enseigner la théorie critique de la race, au cœur de laquelle se situe le concept de racisme systémique.

En juin 2020 en Alabama, le « berceau de la Confédération », comme le rappelle l’historien Derryn Moten, la sortie publique « la plus inattendue » est venue du département des Archives et de l’Histoire. Dès les premières lignes de déclaration qu’il a publiée, les mots « racisme systémique » sont inscrits. « La communauté a été agréablement surprise que ce département prenne acte de son silence sur l’établissement de l’esclavage, les causes de la Guerre civile, etc. », note ce professeur de l’Université d’État de l’Alabama.

Le document provient de « l’historien d’État » alabamien, souligne M. Moten, l’une des institutions clés  « pour illuminer ces chemins qui nous ont menés jusqu’ici », comme l’écrivait lui-même dans ce texte Steve Murray, directeur du département en question.

« Une pierre de plus à l’édifice » de la réconciliation, note le professeur, même si la tension existe toujours autour de ces termes, dans un des seuls États qui célèbre toujours la Fête du mémorial des confédérés en avril.

Et cette même tension fait des vagues d’un bout à l’autre du pays.

Rodney D. Pierce s’est retrouvé malgré lui au front de cette houle. Enseignant d’histoire à des jeunes de 13 à 14 ans dans le comté de Nash, en Caroline du Nord, sa proposition pédagogique est simple : « Nous parlons des belles parties de l’histoire américaine et de celles horribles aussi », résume-t-il, lorsque joint par Le Devoir.

En 2020, inspiré par le souffle entourant la mort de George Floyd, il se porte aussi volontaire pour actualiser le programme éducatif en sciences sociales de son État.

À peu près au même moment, le gouverneur démocrate Roy Cooper crée un groupe de travail pour s’attaquer au racisme systémique, qu’il nomme explicitement, en visant d’abord le système de justice criminelle.

L’opposition se réoriente

M. Pierce et les autres conseillers responsables de la mise à jour du programme éducatif déchantent vite. En février 2021, le Conseil scolaire de la Caroline du Nord les force à laisser tomber l’aspect « systémique » du « racisme systémique » dans le nouveau curriculum, après des débats fortement médiatisés.

Le ressac ne fait que commencer, relate M. Pierce. Depuis, les appels à son directeur déferlent. Ce dernier a même été invité à « surveiller » les cours de M. Pierce et à le congédier. L’enseignant a heureusement le soutien des administrateurs, « mais j’ai quand même l’impression d’être devenu une cible », admet-il. À d’autres endroits, comme au Texas, des médias locaux rapportent que des Afro-Américains ont été suspendus à cause de leurs positions sur le racisme.

La théorie critique de la race est devenue le nouveau point de mire de parents, de groupes conservateurs et du Parti républicain aux États-Unis. Cette théorie n’a pas de définition unique : ses différentes déclinaisons placent souvent le racisme comme inhérent aux institutions américaines.

Cette théorie est devenue « le nouvel épouvantail », affirme Derryn Moten. Au total, en 2020 et 2021, 27 états ont mis à l’étude des projets de loi ou d’autres actions législatives comme des résolutions visant à restreindre son enseignement, selon une compilation de la publication EducationWeek.

En Caroline du Nord, un tel projet de loi a franchi les étapes législatives cet été, mais le gouverneur Cooper y a mis son veto. Tout un soulagement pour Rodney D. Pierce : « Comment auriez-vous voulu que j’enseigne l’histoire américaine sans parler de race ? »

Mais la riposte n’a pas tardé.

C’est maintenant la commission scolaire du comté de Johnston, adjacent à celui de M. Pierce, qui vient d’adopter l’interdiction d’enseigner la théorie critique de la race. Les commissaires de comté, majoritairement républicains, avaient auparavant menacé de couper son financement de 7,9 millions de dollars.

Ce nouveau code d’éthique interdit sur ce territoire de pourfendre les documents fondateurs des États-Unis, comme la Constitution, et oblige à « présenter tous les contributeurs de la société américaine » comme des « héros ».

Donald Trump utilisait déjà ce champ lexical dans sa propre bravade de septembre 2020 contre les formations sur la diversité, observe M. Pierce. Le discours sur le racisme systémique était perçu par l’ex-président comme « antiaméricain », comme « enseignant aux gens à détester notre pays ». « Je rejette cette critique, qui fait des conversations sur le racisme une attaque à la nation », glisse l’enseignant.

« Je n’aimerais pas que les gens se mettent à penser que le racisme et le racisme systémique existent seulement dans le Deep South », ajoute quant à lui Derryn Moten. Que notre histoire soit celle de la ségrégation, de l’esclavagisme ou de la colonisation des terres autochtones, « la reconnaissance des faits historiques est la première étape vers la réconciliation », conclut-il.

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