La procédure en destitution de Donald Trump arrive au Sénat

Photo: Susan Walsh Associated Press La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi (à gauche), au Capitole lundi à Washington, en compagnie de l’aumônière Margaret Kibben

Deuxième étape dans le procès en destitution de Donald Trump : lundi soir, la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a envoyé au Sénat l’article adopté par les représentants américains pour réclamer la révocation pénale de son titre de président. L’ex-occupant de la Maison-Blanche est accusé d’avoir incité ses partisans à l’insurrection au Capitole, le 6 janvier dernier, deux semaines à peine avant la fin de son mandat.

Dès mardi, le Sénat convoquera officiellement l’ex-président américain pour ce procès, qui ne démarrera toutefois que le 9 février. Les sénateurs prêteront serment le même jour pour devenir jurés dans cette procédure doublement historique: Trump est le premier président des États-Unis à tomber deux fois sous le coup d’un « impeachment ». Et il sera le premier à être jugé après avoir quitté la Maison-Blanche.

Dimanche, toutefois, un nombre croissant de sénateurs républicains ont indiqué qu’ils allaient éviter cette sanction à l’ex-président en s’opposant une nouvelle fois à sa destitution — la deuxième à laquelle l’ex-président fait face —, et ce, pour éviter de diviser davantage le pays. Mais pour les démocrates, cette destitution reste nécessaire, y compris après le départ du milliardaire de Washington, pour justement rebâtir cette unité dans un pays marqué par les quatre années de son règne.

La vérité et la justice

« Dans toute situation où une nation essaie de guérir et de s’unir après une profonde division, la vérité et la justice sont des conditions préalables nécessaires à cette unité, souligne le politicologue Frank Gonzalez, de l’Université de l’Arizona, en entrevue au Devoir. En Afrique du Sud, après l’apartheid, la lumière sur la vérité du passé a été faite pour amorcer le processus de réconciliation. Il fallait que justice soit rendue. Nous ne pouvons pas espérer que l’unité se produise ici quand deux parties continuent de vivre dans des réalités totalement différentes. »

« L’unité commence par la responsabilisation, a dit la sénatrice démocrate Elizabeth Warren en entrevue à CNN dimanche. Voyons si nous sommes unis contre l’insurrection. Voyons si nous sommes unis pour la responsabilisation. »

 
Photo: Saul Loeb Archives Agence France-Presse Selon les documents déposés en cour, Jacob Chansley, l’homme déguisé en guerrier viking qui a marqué les images de ces émeutes, a appelé le FBI au lendemain de l’insurrection pour indiquer lui aussi qu’il s’était rendu à Washington «à la demande du président».

Le milliardaire américain risque d’ailleurs d’être rattrapé par les déclarations de ses partisans qui, dans la foulée des arrestations qui ont suivi l’attaque du dôme de la démocratie américaine, ne cessent de l’incriminer pour justifier leur assaut.

« J’ai l’impression que j’ai suivi mon président », a déclaré la semaine dernière sur les ondes d’une station de télévision de Dallas Jenna Ryan, agente immobilière du Texas, rapporte l’Associated Press. Comme une centaine d’insurgés qui font face désormais à la justice, elle a été rattrapée par une photo d’elle envoyée sur Twitter la montrant victorieuse devant une vitre brisée du Capitole. « J’ai fait ce qu’il nous a demandé de faire. Il nous a demandé d’aller à Washington. Il nous a demandé d’être là. »

Selon les documents déposés en cour, Jacob Chansley, l’homme déguisé en guerrier viking qui a marqué les images de ces émeutes, a appelé le FBI au lendemain de l’insurrection pour indiquer lui aussi qu’il s’était rendu à Washington « à la demande du président ».

Surnommé QAnon Shaman, en référence au groupe conspirationniste, l’homme de 33 ans, qui habite un quartier populaire de Phoenix, estime aujourd’hui avoir été « dupé par le président », a indiqué son avocat Al Watkins, qui a échoué à obtenir un pardon présidentiel pour son client avant le départ de Trump.

« Faisons rouler la bande. Déroulons les mois de mensonges, de fausses déclarations, d’horribles insinuations et de discours hyperboliques de notre président destinés à enflammer, à enrager et à mobiliser ses troupes », a-t-il déclaré sur les ondes de NBC. « Ce qui est vraiment curieux, c’est la réalité : notre président, avec sa notoriété publique, a invité ces personnes, en tant que président, à descendre sur le Capitole avec lui. »

Le 6 janvier, près de la Maison-Blanche, Donald Trump a appelé ses fidèles réunis devant lui à contester l’élection de Joe Biden, après des semaines passées à évoquer une fraude électorale, sans fondement, et à nier le résultat du scrutin. « Nous n’abandonnerons jamais. Nous ne concéderons jamais. Cela n’arrivera pas, a-t-il dit. Vous ne concédez pas quand il y a un vol. Notre pays en a assez. Ça suffit. » Puis, il a ajouté : « Si vous ne vous battez pas, vous n’aurez plus de pays », avant d’appeler ses partisans à marcher jusqu’au Capitole pour faire entendre leur voix, « pacifiquement et patriotiquement ».

Dimanche, le sénateur républicain de la Floride, Marco Rubio, a contesté, lui, la poursuite des procédures en destitution de Donald Trump, en qualifiant le procès de « stupide ». « C’est contre-productif. À la première occasion, je vais voter pour mettre fin à ce procès », a-t-il dit en estimant que le projet est « mauvais pour le pays » et va « enflammer les divisions partisanes ».

Dans toute situation où une nation essaie de guérir et de s’unir après une profonde division, la vérité et la justice sont des conditions préalables nécessaires à cette unité.

« Beaucoup d’Américains vont trouver ça étrange que le Sénat consacre du temps à essayer de retirer le pouvoir à un homme qui a quitté son poste il y a une semaine et à le condamner», a dit le sénateur de l’Arkansas Tom Cotton, tout en remettant en question la légitimité de la procédure.

Dans les faits, en 1876, le secrétaire de la Guerre, William Belknap, a été destitué après avoir démissionné de son poste, un événement évoqué par les démocrates pour répondre à ce genre de critique. Le Sénat a par ailleurs décidé de reporter au 8 février le début du procès afin de ne pas nuire à la mise en place du nouveau gouvernement, à laquelle participe le Sénat en approuvant les nominations du président.

Convaincre 17 sénateurs

Pour Mitt Romney, sénateur républicain de l’Utah, le seul à avoir voté pour la destitution de Donald Trump l’an dernier, une « opinion croissante » tend à soutenir cette procédure post-mandat. « Je crois que ce qui est allégué et ce que nous avons vu sont une incitation à l’insurrection, une infraction qui justifie la destitution, a-t-il dit. Sinon, qu’est-ce que c’est ? »

« Les images du 6 janvier sont claires, dit Frank Gonzalez, mais pour plusieurs sénateurs républicains, cette réalité entre en concurrence avec des considérations politiques très fortes. Or, la dépendance à la base de Donald Trump varie d’un sénateur à l’autre. Dans les États comme la Géorgie ou l’Arizona, où les démocrates ont gagné, il devient plus hasardeux de s’accrocher à cet électorat, comme il y a deux ou quatre ans. Ce qui vient compliquer les calculs des sénateurs républicains » à la veille du procès en destitution.

Signe d’un vent changeant, en Arizona, la semaine dernière, les deux frères du représentant Andy Biggs, un fidèle de Donald Trump, ont publiquement réclamé sa révocation pour avoir refusé de reconnaître la victoire de Joe Biden. L’élu fait partie de la douzaine de républicains qui n’ont pas officiellement reconnu les résultats électoraux de novembre dernier. « L’ambition politique, la pression des pairs et la fidélité à Trump se sont révélées être une drogue trop forte pour résister », ont écrit William et Daniel Biggs dans les pages de l’Arizona Republic. Ils tiennent leur frère « responsable » des émeutes du Capitole qui ont ébranlé le pays.

Dans un Sénat divisé à 50-50 entre les deux partis, les démocrates vont devoir convaincre 17 sénateurs républicains de voter pour la destitution de Donald Trump en plus de s’assurer du vote de l’ensemble de leurs élus de la chambre haute du Congrès.

Avec l’Agence France-Presse

 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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