Une cérémonie d’intronisation loin des yeux

Des curieux ont passé la journée dans un espace sécurisé, auquel seulement 25 personnes à la fois pouvaient avoir accès, dans l'espoir de voir leur nouveau président. Un moment qui n'est finalement jamais venu.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Des curieux ont passé la journée dans un espace sécurisé, auquel seulement 25 personnes à la fois pouvaient avoir accès, dans l'espoir de voir leur nouveau président. Un moment qui n'est finalement jamais venu.

Huit heures trente, mercredi matin. Le président désigné Joe Biden se dirige vers la cathédrale St. Matthew the Apostle. Moins de deux kilomètres plus loin, les plus matinaux s’aventurent à travers le premier, puis le deuxième checkpoint de la 13e rue dans le centre de Washington.

Les rues sont désertes, inertes. Peuplées seulement de militaires. Des agents des services secrets fouillent le contenu des sacs, des manteaux, des portefeuilles. Tout est passé au peigne fin. L’ambiance est détendue. On sait qu’on est dans l’attente. Mais dans l’attente de quoi ?

Au bas de la rue, deux séries de clôtures bloquent l’accès à la Pennsylvania Avenue. Et devant, un mur de policiers. C’est là, dans ce périmètre étroitement délimité, que 25 personnes pourront s’approcher de l’artère emblématique, lieu du traditionnel défilé inaugural.

Peu avant 9 h, Derrich Mosley traverse le contrôle de sécurité avec deux de ses amis. « On essaye de trouver le meilleur endroit pour assister à l’intronisation de Joe Biden. Mais c’est tout un défi ! » Pandémie oblige, le défilé inaugural sera virtuel cette année. Droit devant, il n’y a que des policiers et des clôtures. Et derrière, que des militaires et encore plus de clôtures. « Je suis terrifié d’être ici aujourd’hui, avoue-t-il. Mais je voulais venir voir, pour me convaincre que tout ça est fini. »

Andrew est arrivé peu après, une pancarte électorale de Joe Biden et Kamala Harris à la main. « Mes amis me disaient de ne pas venir, mais c’est l’endroit le plus sécuritaire au monde », assure-t-il. La journée est encore jeune et les espoirs d’Andrew encore grands. « Parfois, les présidents débarquent de leur voiture et font quelques pas en route vers la Maison-Blanche », pointe-t-il. Et puisqu’ici, c’est le seul endroit de Washington où le président pourrait croiser des membres du public, c’est là que tous les espoirs sont permis.

Avant qu’une file de plusieurs heures se crée pour accéder à l’endroit si convoité, Dave Harden est entré pour y faire son jogging matinal. « C’est le seul accès aujourd’hui dans tout Washington et il n’y a absolument rien à voir ici. J’habite à trois blocs du Capitole, mais je vais devoir regarder la cérémonie à la télévision ! »

Un précédent ?

À 10 h 30, Joe Biden et Kamala Harris font leur entrée au Capitole. Le cordon policier est toujours aussi étanche. Des voitures balisées, gyrophares allumés, passent en trombe sur la Pennsylvania Avenue. Un hélicoptère survole le ciel. Il n’y a qu’une quinzaine de personnes massées le long des clôtures.

« Je n’ai jamais rien vu de tel, soupire George Axiotis qui a assisté à toutes les intronisations depuis 35 ans. Je trouve que le dispositif de sécurité est exagéré. Ça envoie une mauvaise image de nous au reste du monde. J’espère que ça ne deviendra pas la norme dans le futur. »

À côté de lui, Ruth Woroch dit rêver à un retour rapide au calme et à la normalité. « C’est vraiment une honte ce qui se passe en ce moment. »

Le vent est de plus en plus glacial. Les policiers réchauffent leurs mains comme ils le peuvent, sous leur gilet pare-balles ou dans leurs poches. Les rangs se desserrent. Pendant que Lady Gaga chante au loin l’hymne national, certains policiers prennent des selfies. D’autres discutent en petit groupe. Quelques-uns traversent la barrière de sécurité pour aller s’acheter un repas.

Nourris d’espoirs

Peu avant que le 46e président des États-Unis prête serment, la capacité maximale de la zone est atteinte. Vingt-cinq personnes s’y trouvent. Pour qu’une personne y entre, une autre doit en partir. Mais tous ici vivent d’espoir. À gauche, on aperçoit le Capitole et à droite on devine le drapeau américain qui flotte sur la Maison-Blanche. Si le convoi présidentiel ne passe pas ici, pourquoi ont-ils créé ce seul accès pour le public ?

La file s’allonge et les espoirs s’étirent. Si tant de personnes veulent entrer, c’est nécessairement que c’est le meilleur endroit où se trouver. « J’ai attendu trois heures [pour entrer]. Je ne bouge plus d’ici », lance en riant Patricia Fobbs, venue spécialement de La Nouvelle-Orléans pour assister à ce moment charnière de l’histoire américaine. « Dès que la victoire de Biden a été confirmée, j’ai acheté mon billet d’avion. Je suis très fière d’être une femme noire, comme Kamala Harris. Elle marque l’histoire aujourd’hui, et je voulais faire partie de ce moment. »

Le long de la barrière de sécurité — où il n’aura jamais été si facile de trouver une place au premier rang — Crystal Miller dansait avec ses amies pour se réchauffer. Et là encore, c’est Kamala Harris qui nourrissait les attentes. « J’ai attendu patiemment dans le froid pour faire partie de ce moment. Elle a brisé le plafond de verre [en devenant la première femme vice-présidente de l’histoire des États-Unis]. C’est énorme ce que ça représente pour toutes les femmes à travers le monde. Ça veut dire qu’en travaillant fort, tout est possible. »

Vers 14 h 30, le duo Biden-Harris se rend au cimetière national d’Arlington pour déposer une couronne de fleurs sur le tombeau du soldat inconnu. C’est au retour vers Washington que tout se jouera. « Ils vont se rendre à la Maison-Blanche et c’est là notre chance », souligne Andrew, près de six heures après son arrivée sur le site.

La petite communauté de la zone sécurisée suit l’arrivée du convoi présidentiel, presque mètre par mètre, par l’entremise des images télévisées retransmises sur les cellulaires. « Je pense qu’ils sont sur l’avenue de la Constitution. Non, ils sont juste ici au bout de la rue. »

Certains y ont cru jusqu’à la dernière minute. Mais Joe Biden et Kamala Harris n’ont pas fait ce crochet tant espéré pour passer devant ces 25 personnes surveillées, était-ce par deux fois, trois fois ou quatre fois plus de policiers, de shérifs et d’agents des services secrets ? Pourquoi alors avoir créé cette zone le long de la Pennsylvania Avenue qui ne permet de voir rien d’autre que des barrières de sécurité et des agents armés ? « Ce n’est pas moi qui ai pris cette décision », glisse un agent des services secrets.

Une absurdité de plus peut-être dans cette journée qui n’avait rien de normal. « Ils ont eu l’air imbéciles à nous regarder comme ça toute la journée, soulignait Patricia Fobbs en fin de journée. Et moi je me suis sentie imbécile de me laisser regarder par des imbéciles toute la journée. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat — Le Devoir.

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