Les plaies de toute l’Amérique à panser

Un pays divisé par les tensions politiques, ravagé par la pandémie et accablé par une crise économique. Joe Biden n’a pas nié qu’il hérite d’une nation qui fait face à de nombreux défis. Mais il a promis de s’y atteler rapidement, à la suite de son entrée en fonction. Et il a surtout lancé un appel à l’unité en prenant la parole sur le même balcon du Capitole qui a été pris d’assaut deux semaines plus tôt par une horde d’émeutiers descendus à Washington pour contester son élection.

La scène était toute autre mercredi. Le centre-ville de Washington et le National Mall aux pieds du Capitole étaient déserts. Seuls quelques dizaines de curieux ont réussi à se frayer un chemin sur l’avenue Pennsylvanie, mais ils n’auront pas pu apercevoir le nouveau président des États-Unis, dont la cérémonie d’intronisation s’est déroulée sous haute sécurité. Les 35 000 militaires et policiers qui patrouillaient la zone sécurisée et les journalistes qui l’observaient dépassaient largement le nombre de citoyens qui avaient malgré tout pris la peine de se déplacer.

Joe Biden ne se faisait pas d’illusions, au moment d’accéder enfin au poste dont il rêvait depuis des années. « C’est un moment qui nous met à l’épreuve », a reconnu le nouveau président. « Nous faisons face à une attaque contre notre démocratie et contre la vérité, un virus virulent, des inégalités grandissantes, la douleur du racisme systémique, une crise climatique, le rôle de l’Amérique dans le monde. N’importe lequel de ces problèmes suffirait à nous poser d’importants défis. Mais le fait est que nous sommes confrontés à tous ces défis en même temps. »

Bien que la pandémie figure au sommet des priorités de son gouvernement, Joe Biden a longuement insisté sur les profondes dissensions politiques qui déchirent les États-Unis et la désinformation qui les a fomentées. Les dernières semaines ont démontré la force que peuvent avoir des « mensonges racontés pour en tirer pouvoir et profit », a-t-il déploré. Le président a sommé les Américains mais aussi leurs leaders politiques — sans toutefois nommer Donald Trump — de « défendre la vérité et démentir les mensonges ».

Nous serons de retour, sous une forme ou une autre.

 

« Nous devons mettre fin à cette guerre incivile qui oppose les rouges contre les bleus, ruraux contre citadins, conservateurs contre libéraux », a répété le nouveau président dans son discours inaugural d’une vingtaine de minutes. « Nous pouvons le faire, si nous ouvrons nos âmes plutôt que de fermer nos cœurs. Si nous faisons preuve d’un peu de tolérance et d’humilité. »

Le politicien de carrière — qui a été sénateur pendant 36 ans et qui a brigué la présidence à deux reprises avant de s’y faire élire — a reconnu qu’un appel à l’unité dans le contexte politique actuel pouvait ressembler à une « utopie insensée ». Mais Joe Biden a rappelé que les États-Unis n’en étaient pas à leurs premières dissensions. « Si l’on s’unit, nous pouvons faire de grandes choses, des choses importantes », a-t-il argué. « Car sans unité, il n’y a pas de paix, que de l’amertume et de la furie. Pas de progrès, seulement de l’indignation épuisante. Pas de nation, seulement un état de chaos. »

Nous devons mettre fin à cette guerre incivile qui oppose les rouges contre les bleus, ruraux contre urbains, conservateurs contre libéraux.

 

Un programme chargé

Le président Biden a également fait la liste des priorités de son gouvernement : lutte contre la COVID-19, évidemment, mais aussi pour la justice raciale et contre les changements climatiques.

À peine arrivé dans le Bureau ovale, en fin de journée, a-t-il justement adopté une quinzaine de décrets renversant certaines politiques de Donald Trump — le retour des États-Unis au sein de l’Organisation mondiale de la santé et de l’Accord de Paris sur le climat, la fin de l’interdiction d’entrée pour les ressortissants de certains pays musulmans, et la protection de l’Action différée pour les arrivées d’enfants (DACA en anglais) permettant à des mineurs entrés illégalement au pays d’obtenir un permis de travail. Un vaste projet de loi en immigration a en outre été envoyé au Congrès.

 

Une série de mesures environnementales seront également passées en revue. Le permis de construction de l’oléoduc Keystone XL, qui prévoit un tracé visant à raccourcir le transport de pétrole albertain aux États-Unis, a été abrogé. Joe Biden s’entretiendra avec le premier ministre Justin Trudeau dès vendredi — son premier appel avec un dirigeant étranger — et l’attachée de presse du président a prédit qu’il sera question de « la relation importante » entre les deux pays mais aussi de cette décision.

Joe Biden a en outre ordonné le port du masque sur tous les sites de juridiction fédérale, prolongé l’interdiction d’évincer les locataires de leurs logements de même que le moratoire pour rembourser les prêts étudiants.

Le président a d’ailleurs interrompu son discours inaugural pendant quelques secondes afin de tenir un moment de recueillement pour les plus de 400 000 victimes qu’a faites le coronavirus aux États-Unis.

L’arrivée de Joe Biden à la tête du pays a été saluée par plusieurs vedettes, qui ont accepté de participer aux festivités de l’après-midi et au concert virtuel prévu en soirée. L’élection historique de Kamala Harris à la vice-présidence — la première femme et la première personne de couleur à occuper ce poste — a aussi été soulignée par plusieurs au fil des discours.

Malgré l’absence de Donald Trump, la cérémonie d’intronisation est demeurée fidèle à sa tradition bipartisane. Des représentants républicains et démocrates ont rejoint le président et la vice-présidente sur scène, tout comme Bill Clinton et Hillary Clinton ainsi que les anciens présidents Barack Obama et George W. Bush qui étaient accompagnés de leurs épouses. Le vice-président sortant Mike Pence était lui aussi de la partie, ayant choisi d’être au Capitole plutôt que d’aller saluer son patron lors de son départ de Washington.

Trump boude la journée

L’ancien président a quitté la Maison-Blanche une dernière fois, mercredi matin, avant de s’envoler pour sa résidence privée de Mar-a-Lago en Floride. Mais son départ ne s’est pas fait sans un dernier rassemblement digne de ses rallyes de campagne électorale.

Donald Trump tenait à s’offrir les honneurs d’une cérémonie militaire pour clore sa présidence — une salve de coups de canon et une fanfare militaire avaient même été prévues — et à prononcer un discours devant environ 200 de ses partisans et ses alliés.

« Ce fut quatre années incroyables », a lancé Donald Trump, en remerciant tout d’abord sa famille et ses amis à la base militaire Andrews. « Ce que nous avons accompli a été formidable, à tous points de vue », a-t-il insisté, avant de réciter son bilan.

Le président sortant a souhaité bonne chance au prochain gouvernement — en évitant à nouveau de nommer Joe Biden. Il a souligné qu’il a remporté un nombre record de votes en novembre — sans préciser que Joe Biden a aussi fracassé des records en récoltant davantage de votes que lui. Il a au passage remercié le vice-président Mike Pence et le Congrès. « Du moins, certains éléments du Congrès », a-t-il pris soin de nuancer, deux semaines jour pour jour après l’insurrection qui a pris d’assaut le Capitole.

Donald Trump n’a pas annoncé de future nouvelle candidature à la présidence ou la création d’un nouveau parti politique, comme le suggéraient certaines rumeurs. Mais il a assuré ses fidèles qu’il n’ira pas bien loin.

« Adieu. On vous aime. Nous serons de retour, sous une forme ou une autre », a-t-il lancé au terme d’un discours improvisé d’une dizaine de minutes aux allures de ses discours de rallyes. « Menez une bonne vie. À bientôt », a-t-il conclu, avant de s’envoler une dernière fois à bord de l’avion présidentiel Air Force One.

Le 45e président des États-Unis a tout de même respecté l’une des traditions de ses prédécesseurs. Il a laissé une lettre dans son bureau à l’intention de son successeur Joe Biden. Une lettre « très généreuse », a rapporté le nouveau président, sans vouloir en révéler davantage.

Après avoir navigué entre les murs de la Maison-Blanche pendant huit ans comme vice-président de Barack Obama, Joe Biden a retrouvé le Bureau ovale en toute « sérénité » selon son attachée de presse Jen Psaki qui a tenu son premier briefing en soirée. « Il se sentait comme s’il était de retour à la maison. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat — Le Devoir.

À voir en vidéo

 
1 commentaire
  • Marie Nobert - Abonnée 21 janvier 2021 04 h 39

    Toute entreprise n'est que le reflet de la personne qui la dirige et de son autorité sur elle. Beaucoup de plaisirs en perspective.

    Bonne chance, mon Joe!

    JHS Baril