Place à la collaboration et à la compétition en environnement entre le Canada et les États-Unis

Les pays du monde devront se doter de cibles de réduction de GES plus ambitieuses en vue de la prochaine conférence sur le climat de Glasgow, en Écosse, l’an prochain.
Photo: Mario Tama Getty Images Agence France-Presse Les pays du monde devront se doter de cibles de réduction de GES plus ambitieuses en vue de la prochaine conférence sur le climat de Glasgow, en Écosse, l’an prochain.

L’élection de Joe Biden comme prochain président étant maintenant officiellement confirmée par le collège électoral américain, Le Devoir fait un tour d’horizon de ses grandes promesses et des conséquences qu’elles pourraient avoir pour le Canada. Aujourd’hui : les ambitions climatiques du démocrate, qui souhaite faire des États-Unis non plus un cancre en matière environnementale, mais un leader mondial.

C’est un plan climatique des plus ambitieux que Joe Biden a promis aux Américains. Reste à voir s’il pourra tenir parole et livrer toute la panoplie de mesures annoncées, avec un Congrès fort divisé. Mais les experts croient que son gouvernement saura malgré tout marquer un important virage environnemental, ce qui pourrait forcer le Canada à bonifier lui aussi ses efforts, mais également lui offrir de nouveaux débouchés économiques.

Les États-Unis seront carboneutres d’ici 2050. La grille électrique du pays le sera d’ici 2035. Des millions d’édifices et de maisons seront mis à niveau. L’industrie automobile se recyclera dans la production de véhicules électriques. Le tout, couronné d’un plan d’infrastructures vertes de deux billions de dollars américains. Le plan Biden en environnement a été louangé par la gauche et dénoncé par la droite.

« L’élection de Joe Biden ne traduit pas un appui à sa politique climatique. L’issue de l’élection a plutôt été un rejet du président Trump », résume Eugene Smary, un avocat renommé spécialisé en environnement. « Le plan final sera bien différent de ce qui a été promis.

Un compromis sera inévitablement nécessaire, pour être adopté au Congrès. Mais en comparaison avec ce qu’on a actuellement, n’importe quel plan serait plus ambitieux », observe-t-il, depuis le Michigan.

Les démocrates ont une mince majorité à la Chambre des représentants. Le contrôle du Sénat sera scellé le 5 janvier, lors d’une élection en Géorgie. Au mieux, si les démocrates remportent les deux sièges, la Chambre haute sera à égalité. Autrement, les républicains y détiendront la majorité.

« Joe Biden va légiférer tout ce qu’il peut, mais il va procéder par réglementation où il le faut », explique Paul Bledsoe, un ancien conseiller pour le climat du président Bill Clinton.

Le président désigné peut espérer faire adopter un plan d’infrastructures vertes puisqu’un tel plan de relance créateur d’emplois pourrait remporter des appuis même chez les républicains. Mais son envergure devra probablement être revue, car même certains démocrates demeurent « sceptiques devant des objectifs environnementaux plus ambitieux », note Eric Miller, de l’Institut canadien du Wilson Center de Washington.

Pour le reste, Joe Biden pourra réglementer — sans le Congrès — le retour de normes pour le carburant, pour les centrales thermiques et pour la réduction des émissions de méthane des secteurs pétrolier et gazier qu’avait abandonnées Donald Trump.

Le Canada devra en faire plus

« Plus les États-Unis font des efforts, plus la pression de faire de même augmentera sur les autres pays, y compris le Canada », prévient M. Bledsoe, qui est aujourd’hui chargé de cours à l’American University de Washington.

Il espère notamment que les deux pays s’allieront pour décarboner leurs économies, réduire ensemble leurs émissions et protéger l’Arctique, qui se réchauffe à un rythme alarmant.

Eric Miller prédit quant à lui que l’industrie automobile canadienne devra à terme s’adapter afin de rivaliser avec cette nouvelle offre de véhicules électriques de ses compétiteurs américains. « Il est facile de faire partie des meneurs lorsqu’on est en compétition avec Donald Trump pour avoir le meilleur plan environnemental. Mais si les États-Unis donnent un grand coup, le Canada devra en faire plus lui aussi. » Hydro-Québec pourrait en revanche tirer profit d’une demande américaine en électricité renouvelable à bon prix pour son parc de véhicules, prophétise-t-il.

Les pays du monde devront aussi se doter de cibles de réduction de GES plus ambitieuses en vue de la prochaine conférence sur le climat de Glasgow, en Écosse, l’an prochain. « La pression est très élevée pour le gouvernement canadien parce qu’il sait que les pays de la planète — et son partenaire économique le plus important — vont exiger qu’il se présente avec un plan plus ambitieux », note Isabelle Turcotte, de l’Institut Pembina.

Cette dernière espère par ailleurs que l’ambition climatique de M. Biden convaincra les provinces canadiennes récalcitrantes de rentrer dans le rang. Les provinces de l’Ouest rejettent encore la taxe carbone fédérale, arguant notamment qu’elle menace leur compétitivité face à un milieu moins contraignant au sud de la frontière. « Avec un nouveau gouvernement américain ambitieux sur le climat, ce risque est éliminé. Et au contraire, il y a un risque à notre propre compétitivité si on ne met pas en œuvre des politiques aussi ambitieuses pour rivaliser », plaide Mme Turcotte.

Et Keystone XL dans tout ça ?

Les experts s’entendent moins sur le sort de l’oléoduc Keystone XL.

L’équipe de campagne de Joe Biden a promis qu’il abrogerait le permis de construction, mais le président désigné n’a pas lui-même pris cet engagement. C’est toutefois son conseiller pour le climat, John Kerry, qui avait refusé d’octroyer ce même permis au sein du gouvernement Obama. Et la future secrétaire à l’Énergie, Jennifer Granholm, aurait dénoncé le projet elle aussi dans le passé.

« Ça augure mal », observe l’avocat Eugene Smary. « Mais si les Canadiens arrivent à convaincre Washington que le projet a changé depuis 2015, à réfuter les craintes de John Kerry d’il y a cinq ans, il y a peut-être une chance que Joe Biden renonce à l’annuler. »

Eric Miller doute aussi que M. Biden aille de l’avant, car annuler un permis de construction pour un projet en cours « par simple souci politique » est bien différent que de refuser d’octroyer ce permis au départ. « Si le président Biden revient dans l’Accord de Paris [comme il a promis de le faire], s’il mise gros sur l’électrification des transports, ce sont des choses tangibles qu’il peut souligner. L’oléoduc Keystone est devenu un symbole, mais il pourrait plaider que des changements réels valent plus qu’un symbole. »

Le permis de construction approuvé par Donald Trump en 2017 contenait une clause prévoyant qu’il peut être annulé « à l’entière discrétion du président ». Me Smary prédit cependant qu’une telle décision serait aussitôt contestée par l’entreprise TC Énergie. « Il y aurait des conséquences économiques et politiques », note l’avocat. Justin Trudeau a d’ailleurs évoqué le sort de Keystone XL dès son premier appel avec Joe Biden.

Paul Bledsoe souligne toutefois que l’industrie pétrolière américaine, jugée moins polluante que les sables bitumineux canadiens, roule elle-même au ralenti présentement, faute de demande. Raison de plus, selon lui, pour délaisser le pétrole albertain. « Si vous regardez les composantes économiques et environnementales, il est de plus en plus difficile pour les sables bitumineux de faire concurrence sur le marché américain. »

Taxe carbone frontalière

Le prochain président a par ailleurs annoncé qu’il imposerait des « frais d’ajustement carbone » aux biens avec une forte empreinte provenant de pays qui n’en font pas assez pour atteindre leurs obligations environnementales. L’Europe y songe aussi, tout comme le Canada.

Les biens canadiens ne risquent pas de se voir imposer cette taxe frontalière, selon nos experts.

Mais les avis sont partagés quant à la possibilité que cette « taxe d’ajustement carbone » voie bel et bien le jour aux États-Unis. Toute modification fiscale suscite toujours de grands débats au Congrès, rappelle Eric Miller. Et même certains démocrates élus dans des États plus conservateurs pourraient s’y opposer, selon Me Eugene Smary.

Paul Bledsoe est plus optimiste, car la lutte contre la compétition déloyale de la Chine — pays duquel les États-Unis importent le plus, mais qui n’impose pas de normes antipollution à ses industries — pourrait rallier à la fois démocrates et républicains. « Je prédis que le gouvernement Biden s’en prendra à la Chine de façon agressive. C’est très politiquement populaire aux États-Unis. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat — Le Devoir.

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1 commentaire
  • Clément Fontaine - Inscrit 21 décembre 2020 14 h 14

    La Chine, bouc émissaire et alibi commode

    Il est facile de condamner le triste record détenu par la Chine en matière de production de GES, principale cause du réchauffement climatique. C’est oublier un peu vite que l’Occident a lui-même fait de ce pays le principal pourvoyeur de ses biens de consommation courante, le hissant ainsi au rang de première puissance industrielle mondiale. Jusqu’à tout dernièrement, le Canada lui expédiait même par containers une partie de ses déchets trop difficiles à recycler !

    Or, ces dernières années, la Chine a déployé de réels efforts pour améliorer son bilan environnemental. Il en va de son propre intérêt avant tout. Malheureusement, les résultats escomptés ne sont pas au rendez-vous. Ils auraient même produit l’effet contraire selon certains observateurs scientifiques.

    Le pays le plus peuplés au monde s’est notamment employé à réduire les particules fines (dioxyde de soufre) qui plombent son atmosphère en installant des dispositifs de filtration dans les cheminées d’usine. Cette réduction de la pollution atmosphérique par aérosols a amélioré le bilan de santé de la population mais a causé en contrepartie une augmentation de la chaleur produite par le soleil, sans entraîner une diminution des émissions du CO2 émettrices de GES.

    Le remplacement du charbon par le gaz naturel, surtout s’il est obtenu par fracturation hydraulique, ne représente pas une solution puisque le méthane dont ce dernier est composé à 95% a un potentiel de réchauffement global 25 fois plus puissant que le gaz carbonique. C’est cette réalité pourtant bien documentée que le promoteur GNL Québec s’est efforcé d’occulter afin de faire accepter son projet Énergie Saguenay axé sur l’exportation vers l’Asie et l’Europe.

    Clément Fontaine, Chicoutimi


    https://www.futura-sciences.com/planete/actualites/rechauffement-climatique-pollution-efforts-chine

    https://www.futura-sciences.com/planete/questions-reponses/rechauffement-climatique-gaz-effet-serre-co2-methane-pire-565/