Cabinet Biden: du renouveau dans la continuité

Le président américain désigné, Joe Biden, a présenté son cabinet cette semaine.
Carolyn Kaster Associated Press Le président américain désigné, Joe Biden, a présenté son cabinet cette semaine.

La question va de soi. La réponse, aussi : « Ce n’est pas un troisième mandat d’Obama ! »

Cette semaine, Joe Biden s’est défendu vivement sur les ondes de NBC de chercher à jouer pour les quatre prochaines années le troisième acte de l’ère Obama, et ce, même si, depuis le début de la semaine, il fait converger dans son gouvernement à venir plusieurs ex-membres des cabinets de l’ex-président américain.

« Nous sommes confrontés à un monde totalement différent de celui auquel nous avons été exposés dans le gouvernement Obama-Biden, a-t-il indiqué mardi soir lors de sa première entrevue télévisée depuis l’annonce de sa victoire. Le président Trump a changé le paysage. »

Le paysage est nouveau. Mais, à l’approche du 20 janvier prochain et de son entrée officielle en fonction, les soldats qu’il se prépare à envoyer sur ce théâtre des opérations le sont un peu moins, comme en témoignent les premières nominations annoncées par le président désigné cette semaine.

À 58 ans, Antony Blinken, qui a été secrétaire d’État adjoint et conseiller adjoint à la sécurité nationale sous Obama, va devenir en effet le prochain chef de la diplomatie américaine. Un poste clef. John Kerry, ex-candidat à l’investiture démocrate et secrétaire d’État de Barack Obama entre 2013 et 2017, s’est vu confier le poste d’émissaire des États-Unis en matière de climat.

Janet Yellen, nommée à la tête de la Réserve fédérale lors du deuxième mandat d’Obama, va prendre les rênes en janvier prochain du secrétariat au Trésor. C’est la première fois qu’une femme accède à cette fonction prestigieuse et surtout centrale en période de crise.

Le secrétariat à la Sécurité nationale va tomber dans les mains d’Alejandro Mayorkas, un Américain d’origine cubaine qui a été adjoint à ce poste et directeur des services de la citoyenneté et de l’immigration durant les années Obama. Linda Thomas-Greenfield, diplomate spécialiste des affaires africaines à la même époque, va assumer la fonction de représentante des États-Unis aux Nations unies. Entre autres choix rappelant le passé.

Continuité dans la rupture

« Les enfants peuvent ressembler à leurs parents, mais cela ne veut pas dire qu’ils vont les copier », résume en entrevue au Devoir le stratège politique démocrate Robert Lehrman, proche conseiller d’Al Gore au début du siècle, pour justifier ces premières nominations. Des noms et des parcours qui annoncent certes une rupture avec l’actuel du gouvernement de Donald Trump, mais une sorte de continuité avec les gouvernements Obama, dont Joe Biden a fait partie à titre de vice-président.

« Bien sûr, il va y avoir des similitudes, poursuit M. Lehrman. Mais les contextes sont différents. Obama a fait face à une crise économique. Biden, lui, va devoir affronter une pandémie et reconstruire des liens sur la scène internationale. »

C’est d’ailleurs les troubles du moment dans un pays frappé durement par la pandémie de coronavirus et par une transition compliquée par un président refusant la réalité des urnes qui ont été évoqués par l’équipe de transition de Joe Biden pour expliquer l’apparition de ces visages pas si nouveaux dans le nouveau gouvernement démocrate. « Ce sont des dirigeants expérimentés et éprouvés en situation de crise », a-t-elle résumé par voie de communiqué. « Ces responsables commenceront à travailler immédiatement pour reconstruire nos institutions, renouveler et réinventer le leadership américain, assurer la sécurité des Américains chez eux et à l’étranger, et relever les défis déterminants de notre époque : des maladies infectieuses au terrorisme, en passant par la prolifération nucléaire, les cybermenaces et les changements climatiques. »

Les enfants peuvent ressembler à leurs parents, mais cela ne veut pas dire qu’ils vont les copier

 

N’empêche, pour le sénateur républicain de la Floride, Marco Rubio, cette équipe composée d’éléments provenant « des écoles d’élite, avec des curriculums solides, ayant assisté à toutes les bonnes conférences » vont être les « gardiens polis et ordonnés du déclin de l’Amérique », a-t-il écrit sur Twitter cette semaine. Son collègue du Texas, John Cornyn, lui, s’est surtout moqué d’une liste de nominations ressemblant à la liste d’invités d’un « souper mondain de Georgetown », le quartier de Washington où se concentre l’élite libérale dirigeante des États-Unis. Celle qui attise la haine et nourrit les théories du complot des partisans de Donald Trump.

Des partisans inquiets

Ces critiques se sont fait entendre également dans le camp démocrate, où quelques proches de Joe Biden durant la campagne électorale se sont offusqués de voir ces anciens du régime démocrate placés dans de hautes fonctions, alors qu’ils n’étaient même pas présents pour soutenir le candidat démocrate face à Donald Trump dans les derniers mois de la campagne électorale.

« Les équipes d’Obama passent devant les gens qui ont contribué à l’élection de Biden », a résumé sous couvert de l’anonymat mardi un conseiller expérimenté du président désigné dans les pages numériques de Politico. C’est complètement tordu. »

Au même moment, des voix de la gauche démocrate s’inquiétaient publiquement de voir Bruce Reed, ancien chef de cabinet de Joe Biden à l’époque d’Obama, s’approcher du Bureau de la gestion et du budget (OMB), en raison de « son antipathie envers les programmes de sécurité économique sur lesquels les travailleurs comptent », ont indiqué les jeunes élues Ilhan Omar, Rashida Tlaib et Alexandria Ocasio Cortez dans une pétition soutenue par d’autres dirigeants progressistes du parti.

« Les nominations de Joe Biden indiquent jusqu’à présent qu’il cherche pour son cabinet des membres plus centristes, des démocrates affiliés à Clinton ou à Obama, que provenant de l’aile gauche progressiste du parti, a indiqué cette semaine le politicologue Jeffrey Green de la University of Pennsylvania, joint par Le Devoir. Avec 74 millions d’Américains qui ont voté pour Donald Trump, la marge de manœuvre de Joe Biden est limitée. Il veut rester le plus au centre possible pour ne pas s’aliéner les électeurs qui pourraient être tentés de voter républicain la prochaine fois. »

Le pari est toutefois risqué, ajoute-t-il, puisque ces figures d’un courant dominant au sein du Parti démocrate ont été celles que Donald Trump a combattues avec succès en 2016 « en les accusant d’être trop liées à des intérêts particuliers et surtout inefficaces pour répondre aux préoccupations des Américains pauvres et de la classe ouvrière ».

La marge de manoeuvre de Joe Biden est limitée. Il veut rester le plus au centre possible pour ne pas s’aliéner les électeurs qui pourraient être tentés de voter républicain la prochaine fois.

 

Les choix de Joe Biden peuvent aussi prêter le flanc à des critiques délétères, comme celui de donner à Avril Haines la direction du Renseignement national. Elle était vice-conseillère à la sécurité nationale sous Obama et a participé à la dissimulation de faits sur les programmes controversés d’attaques par drones et de tortures de prisonniers autorisées par l’ex-président américain.

N’empêche, mardi, Joe Biden a surtout voulu attirer les regards sur une « équipe qui reflète le fait que l’Amérique est retour », a-t-il dit depuis son fief de Wilmington, au Delaware. « Prête à diriger le monde, et non à s’en éloigner, prête à affronter nos adversaires et à ne pas rejeter nos alliés, prête à défendre nos valeurs », au risque aussi de réécrire, tout en appelant au changement, un scénario connu aux conséquences sans doute prévisibles.

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