La COVID-19 et le paradoxe américain

Times Square désert en avril dernier à New York. Pour bien des Américains, l’idée même d’un confinement est une pilule impossible à avaler.
Photo: Angela Weiss Agence France-Presse Times Square désert en avril dernier à New York. Pour bien des Américains, l’idée même d’un confinement est une pilule impossible à avaler.

Aux yeux de la majorité des Canadiens, l’idée d’évoquer un confinement d’un mois pour freiner la propagation du coronavirus aux États-Unis semblerait des plus normales. Après tout, la majorité des grandes villes canadiennes opèrent ainsi depuis maintenant des mois. Mais au sud de la frontière, la possibilité de restreindre à ce point les activités des citoyens relève presque de l’hérésie. Et ce, même si les Américains fracassent de nouveaux records de cas de COVID-19 depuis une semaine.

Au cours de la seule journée de jeudi, plus de 153 000 Américains ont appris qu’ils étaient atteints de la COVID-19 et près de 1200 personnes sont décédées.

À titre comparatif, au Canada, 5516 nouveaux cas se sont ajoutés et 83 décès pour la même journée et 14 fois moins de morts, alors que la population américaine ne fait que de huit fois la taille de celle du Canada.

Le président sortant, Donald Trump, s’est peu préoccupé de la pandémie ces derniers mois, mais le président désigné, Joe Biden, compte en faire sa priorité absolue et a déjà nommé un groupe de douze conseillers scientifiques. L’un de ceux-ci faisait valoir, mercredi, qu’une des solutions pour contrôler le coronavirus serait d’instaurer un confinement.

« Nous pourrions payer un plan d’aide dès maintenant pour couvrir les pertes de salaires des travailleurs, les pertes des petites compagnies, des moyennes entreprises ou des villes, des États et des gouvernements locaux. Si nous le faisions, nous pourrions confiner pendant quatre à six semaines et, si c’était le cas, nous pourrions baisser les chiffres », a expliqué le Dr Michael Osterholm, en entrevue avec Yahoo Finance.

Une déclaration qui a aussitôt fait les manchettes des médias américains. L’animateur de Fox News Stuart Varney s’est dit « consterné » que l’idée même d’un confinement soit suggérée, ce qui serait « simplement désastreux ». « Que le ciel nous en préserve, a-t-il martelé.  Vous ne pouvez pas militer pour qu’un panel de scientifiques gouverne les États-Unis d’Amérique. Les présidents doivent le faire. »

L’équipe de transition de Joe Biden a rapidement rejeté la suggestion de son expert. Le Dr Anthony Fauci, membre de la cellule de gestion de la pandémie de la Maison-Blanche, a lui aussi argué qu’il préférerait l’éviter.

« Ce gouvernement n’instaurera pas de confinement, en aucune circonstance », a quant à lui insisté Donald Trump — qui a pris la parole publiquement vendredi pour la première fois depuis sa défaite, sans toutefois reconnaître ce résultat. « Le remède ne peut pas être pire que le problème », a argué le président sortant, en évoquant les pertes d’emplois qu’entraîne un confinement et l’impact sur la santé mentale des citoyens.

Idéologie ou partisanerie ?

Les experts consultés par Le Devoir ne s’étonnent pas que la suggestion d’un confinement, « lockdown » en anglais, ait été mal accueillie au pays. Car elle fait penser au scénario français, où il est impossible de sortir sans justification écrite, alors qu’aux États-Unis, il s’agirait probablement davantage d’une recommandation de rester à la maison comme au Canada.

Cette réticence vient en outre de l’héritage libertarien des Américains, note la Dre Marion Moser Jones. « Un confinement revient essentiellement à restreindre nos droits individuels. […] Prononcer le mot lockdown, même dans des États démocrates, suscitera de l’opposition, car cela nous contrarie en tant qu’Américains, nous qui avons été conditionnés toute notre vie à croire que toute limite imposée à nos libertés est problématique. »

Le remède ne peut pas être pire que le problème

 

La santé ne relevant pas du gouvernement fédéral, sa gestion a traditionnellement été entre les mains des États et des gouvernements locaux, explique cette historienne de la santé publique. Difficile, donc, pour un futur gouvernement fédéral de suggérer un confinement à l’échelle du pays. La Dre Jones propose plutôt que Joe Biden tente de convaincre des gouverneurs d’agir en ce sens.

Le Dr Howard Markel, de l’Université du Michigan, rejette cependant cette explication de l’héritage libertarien, qu’il juge politique. « Vous n’avez pas la liberté individuelle de blesser les autres ou de les tuer. » Et bien que la Constitution n’octroie pas le pouvoir de gérer les soins de santé au président, la loi fédérale, elle, le permet en temps de pandémie, précise cet historien de la santé publique.

Inquiétudes financières

Philip Rocco, professeur associé de sciences politiques à l’Université Marquette du Wisconsin, croit quant à lui que les Américains ne veulent pas d’un confinement, car le gouvernement ne les a pas suffisamment aidés lorsqu’il en a imposé un au printemps. L’accès à l’assurance-emploi demeurait compliqué et les mesures d’aide ont pris fin cet été, sans être prolongées. Le système était loin d’être aussi généreux que la Prestation canadienne d’urgence du Canada, illustre-t-il.

« Si telle était l’expérience américaine d’un soutien économique lors du confinement du printemps, il n’est pas étonnant que les gens soient réfractaires à l’idée de revenir à certaines mesures de santé publique. Parce que l’aide mise en place la première fois a eu un effet, mais pour la plupart des gens, elle demeurait difficilement accessible et elle a expiré. »

Un récent sondage révélait que seuls 49 % des Américains seraient prêts à s’efforcer de rester chez eux pendant un mois. À l’autre extrême, au Canada, un coup de sonde démontrait que 67 % des citoyens accepteraient un couvre-feu complet temporaire la nuit.

 

Face à la flambée de cas aux États-Unis, plusieurs États sont en train de resserrer leurs mesures sanitaires. Le gouverneur républicain de l’Utah a ordonné le port du masque en public lundi. Le président désigné Joe Biden a promis de faire de même au fédéral dès son entrée en fonction en janvier.

Mais même le port du masque demeure controversé. Une nouvelle représentante de la Géorgie, Marjorie Taylor Green — une adepte du mouvement conspirationniste QAnon —, a critiqué sur Twitter l’obligation de porter le masque au Congrès. « Mon corps, mon choix », a-t-elle écrit.

Les experts prédisent que Joe Biden aura du mal à faire comprendre l’urgence d’agir aux Américains. Le Dr Markel parle d’une « politisation » de la pandémie jamais vue au fil de sa carrière. « Et bien qu’il y ait plusieurs personnes à qui faire porter le blâme, Donald Trump remporte la palme. Il a semé la discorde, soufflé sur les braises des désaccords et, franchement, été plus virulent que le virus lui-même. »

Bien que l’équipe Biden ait écarté la possibilité d’un confinement, le Dr Markel croit que ce n’est pas pour autant exclu complètement. « Peu importe la mesure de santé publique, il y a toujours des gens qui s’y opposent. Mais cela ne veut pas dire que ça ne peut pas être fait. »

Certains prédisent que les États-Unis pourraient perdre 200 000 personnes d’ici janvier, alors qu’ils se préparent à célébrer l’Action de grâce dans dix jours, puis Noël.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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Correction: une version précédente de ce texte, qui mentionnait erronément que certains prédisent que les États-Unis pourraient perdre 200 000 personnes par jour d’ici janvier, a été corrigée.