Un débat tendu et profondément fracturé

L’ultime débat entre Donald Trump et Joe Biden a une fois de plus révélé les personnalités aux antipodes des deux candidats.
Photo: Jim Watson Agence France-Presse L’ultime débat entre Donald Trump et Joe Biden a une fois de plus révélé les personnalités aux antipodes des deux candidats.

Un débat qui a commencé avec un peu plus de respect que le premier, mais pour rapidement retrouver ses nombreux points de tension. L’ultime duel entre Joe Biden et Donald Trump, qui s’est tenu jeudi soir à Nashville au Tennessee, a une fois de plus révélé les personnalités aux antipodes des deux candidats : le républicain n’a pas réussi à éviter un ton « conspirationniste », les demi-vérités et une attitude frondeuse, y compris face à l’animatrice, alors que le démocrate a cherché à se montrer le plus présidentiable possible, tout en restant ferme face au président sortant.

À moins de 12 jours du scrutin présidentiel, et pendant que le pays fait face à une résurgence de COVID-19, la pandémie s’est imposée dès les premières minutes de la rencontre, Donald Trump annonçant l’arrivée d’un vaccin dans « quelques semaines ». « Il est prêt […] et il sera livré », a-t-il promis. L’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA) a annoncé la semaine dernière qu’aucune autorisation de commercialisation ne sera accordée à une entreprise pharmaceutique sans que des tests de sécurité aient été d’abord réalisés sur des dizaines de milliers d’individus. Ce qui pourrait prendre encore au moins deux mois.

Le candidat démocrate a d’ailleurs remis en question la temporalité exposée par le président en ironisant : « C’est le même gars qui vous a dit que [le virus] allait disparaître à Pâques, a-t-il dit. Il n’a pas de plan clair. »

Revoyez le débat entre Joe Biden et Donald Trump

Les attaques personnelles ont occupé une place importante dans ce débat, Donald Trump ayant décidé de reprendre sa charge habituelle contre Hunter Biden, fils de l’ex-vice-président, qu’il accuse d’avoir profité des liens de son père pour faire des affaires avec l’Ukraine et avec la Chine. À dessein, le président avait d’ailleurs invité Tony Bobulinski, un ancien associé de Hunter Biden, à assister au débat. Les deux hommes ont été liés à une compagnie pétrolière chinoise cherchant à entrer sur le marché américain. Selon le Wall Street Journal, le projet n’a jamais abouti. Joe Biden n’y était pas associé.

Le candidat démocrate a riposté en amenant au cœur du débat les récentes révélations sur l’existence d’un compte bancaire chinois appartenant à une entreprise de Donald Trump et par lequel il aurait payé plus d’impôts en Chine qu’il ne l’aurait fait aux États-Unis. Le New York Times a révélé en effet il y a quelques semaines qu’en 2016, le milliardaire américain n’aurait versé que 750 $US au fisc.

« Nous avons appris que ce président a payé 50 fois plus d’impôts en Chine, qu’il possède un compte bancaire secret en Chine, fait des affaires avec la Chine, et il vient parler de moi comme de celui qui reçoit de l’argent de ce pays, a dit Joe Biden. Je n’ai reçu aucun cent d’un pays étranger », a-t-il ajouté.

En après-midi jeudi, l’histoire de ce compte semblait d’ailleurs avoir ébranlé un des partisans du président, rencontré aux abords de la Belmont University où se tenait le dernier duel entre les deux candidats. « Je ne suis pas très content d’apprendre ça, a dit Bob Kunst, venu de la Floride au Tennessee pour appuyer son candidat. Je vais vouloir des explications de sa part. Mais je veux aussi qu’il arrête de faire des affaires avec ce pays. »

Sur l’environnement, les deux hommes ont une nouvelle fois exposé leurs oppositions. D’un côté, Donald Trump a rappelé son engagement à œuvrer politiquement pour avoir de l’air pur et de l’eau propre, tout en attaquant les éoliennes, responsables selon lui « de tuer des oiseaux ». De l’autre, Joe Biden s’est engagé en fin de débat à imposer, s’il est élu, des mesures de transition pour l’industrie pétrolière américaine, afin de la faire sortir des énergies fossiles pour la diriger vers des énergies renouvelables.

« Nous avons une obligation morale de faire face aux changements climatiques, a-t-il dit. Et nous n’avons plus de temps pour le faire. »

« C’est criminel »

Moment fort de la rencontre : un échange sur le cas documenté de 545 enfants séparés de leurs parents par les politiques d’immigration de Donald Trump, à la frontière avec le Mexique, et pour lesquels le gouvernement américain n’est désormais plus en mesure d’assurer une réunification, faute d’avoir les informations nécessaires pour le faire. « C’est criminel ! C’est criminel ! » a répété Joe Biden en regardant droit dans la caméra. La veille, le pape François avait d’ailleurs condamné cette pratique, l’estimant « contre nature ». « Aucun catholique ne peut accepter une telle chose », a dit le souverain pontife en substance.

Au cœur des divisions qui frappent l’Amérique, Joe Biden, qui mène dans les sondages, a voulu se faire jeudi soir le garant de l’unité du pays.

« Je ne vois pas des États démocrates et des États républicains, a-t-il dit. Je vois les États-Unis d’Amérique. » Et d’ajouter : « Regardez-nous attentivement. Vous savez qui je suis, vous savez qui il est. Vous connaissez son caractère, vous connaissez le mien. Vous connaissez notre réputation en matière d’honneur et de vérité. J’ai très hâte d’avoir cette course. Je suis content de voir cela se produire. Le caractère du pays est désormais sur le bulletin de vote. »

Sans surprise, au sortir de ce débat, l’équipe du président Trump a crié à la victoire en clamant que le président « avait totalement démasqué Joe Biden » pour révéler son visage de « politicien de Washington qui parle et n’agit pas », a dit Bill Stepien, son directeur de campagne, par voie de communiqué. « Le président Trump a remporté ce débat avec fracas et il n’est pas étonnant que Biden ne veuille plus en faire. »

L’équipe démocrate a refusé de reporter au 29 octobre le débat du 15 octobre annulé en raison de l’état de santé du président.

Selon les résultats d’un sondage éclair de DataProgress, les téléspectateurs estiment que c’est Joe Biden qui a remporté la joute (52 %), contre 41 % pour Donald Trump et 7 % d’indécis.

En quittant la Belmont University jeudi soir, Joe Biden s’est dit satisfait de sa performance. « C’est au public maintenant de juger », a-t-il dit.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

6 commentaires
  • Claude Coulombe - Abonné 23 octobre 2020 03 h 51

    Biden solide face à Trump tout juste décent

    Après deux visionnements, un en traduction simultanée et un second en langue originale, j'ai pu apprécier la solide performance de M. Biden. Il a été concret, honnête, empathique, courageux, et rassembleur. Il a montré les qualités qu'on attend d'un chef.

    M. Trump était tout juste décent malgré quelques affirmations mensongères, arguments fallacieux et tentatives de salissage. La seule victoire de Trump dans ce débat aura été contre lui-même et son manque de savoir vivre légendaire.

    • Françoise Labelle - Abonnée 23 octobre 2020 08 h 50

      Je n'ai pas regardé ce «débat» trop prévisible.
      Biden se devait de ne pas entrer dans le jeu de salissage (Art of the deal) de Trump. Le coup de judo chinois (qingdao) a amplement suffi.
      Trump ne manque pas de culot en accusant Biden de népotisme alors que son gendre Jared jouissait de secrets d'état dans la conduite de ses affaires. Sans parler du personnel logé dans les hôtels Trump et de son aveu sur ses intérêts importants en Turquie à qui il a livré les alliés kurdes.
      Le Bulwark, site de républicains (conservateurs) défendant la démocratie, édité par Kristol et Sykes, soulignait combien la «platitude» de Joe l'endormi était rafraîchissante. Quatre autres années d'incompétence hystérique seraient insupportables.
      «Biden’s Refreshing Boringness Just give us a break.» The Bulwark 21 octobre.

      La recette du colonel (du polichinelle) maintenant: la suppression du vote.
      J'aime votre commentaire sans pouvoir cliquer.

  • Dominic Alexandre - Abonné 23 octobre 2020 07 h 21

    L'Amérique ?

    Ça serait bien que les journalistes arrêtent de parler des USA comme étant l'AMÉRIQUE. Le continent américain va de l'arctique à l'antarctique : Comprend l'amérique du nord, l'amérique latine et l'amérique du sud. L'Amérique ne se réduit pas aux USA. Dieu Merci !

    • Gilberte Raby - Abonnée 23 octobre 2020 16 h 32

      tout à fait d'accord. Les habitants des USA se présentent comme «Américains», comme si toute les Amériques leur appartenaient. Et on les laisse faire...

  • André Leclerc - Abonné 23 octobre 2020 08 h 50

    Souhaitons que Biden sache rattraper la confusion qu’il a générée vers la fin du débat au sujet de la transition énergétique. Son programme est d’en arriver à la neutralité des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050. C’est un plan en ligne avec la majorité des pays d’Europe et de l’Agence Internationale de l’Énergie selon deux de ses scénarios pour en arriver à respecter les objectifs de l’Accord de Paris (World Energy Outlook 2020). La fin des subventions au pétrole n’est pas un sujet caché par Biden mais, à ma connaissance, il en a peu parlé avant le débat. Ce qui pourrait avoir été une erreur parce qu’il n’aura pas eu l’opportunité de détailler son plan.
    Sur le site https://joebiden.com/climate-plan/# il est écrit « closing other loopholes in our tax code that reward wealth not work, and ending subsidies for fossil fuels ». Biden et Harris doivent rapidement préciser l’échéancier pour ne pas créer la panique des travailleurs de cette industrie même si les compagnies pétrolières savent bien qu’elles doivent elles-mêmes participer à la transition pour survivre; ce que plusieurs ont déjà commencé en investissant dans des énergies renouvelables. Parions que Trump lui ne se gênera pas pour tordre ce plan pour créer l’impression que Biden est encore plus socialiste qu’il ne le prétend et qu’il est contre tous les travailleurs des états où lui a besoin des votes pour un deuxième mandat. À Biden de jouer correctement la transparence. Dommage aussi que Biden n’ait pas profité de l’occasion pour mentionner que la conversion des centrales au charbon vers des centrales au gaz naturel amorcée sous Obama était la raison principale pour la baisse des émissions de GES avant la pandémie malgré l’insistance de Trump pour ranimer la filière du « merveilleux charbon ». Mais on comprend que même le gaz naturel est un sujet sensible chez certains démocrates qui, avec raison, ont la fracturation hydraulique dans la ligne de mire.

  • Christian Gagnon - Abonné 23 octobre 2020 15 h 55

    Absolument!

    Vous avez tout à fait raison, M. Coulombe.