Trump et la stratégie émotionnelle

Donald Trump conserve une part impressionnante d’appui, mais la pandémie a grugé une partie de son électorat.
Photo: Mandel Ngan Agence France-Presse Donald Trump conserve une part impressionnante d’appui, mais la pandémie a grugé une partie de son électorat.

La série l’empire des signes, sur la culture et les communications aux États-Unis, se poursuit. Après les ravages de la postvérité, les fictions traitant de l’ère Trump et l’explosion des balados politiques, nous explorons la stratégie du président sortant, qui mise sur les émotions plutôt que les faits et les valeurs

Les partisans de Donald Trump savent bien qu’il se comporte comme une brute sans filtre, et c’est exactement ce qui leur plaît. Alors, Donald Trump persiste dans sa pratique politique à coups d’insultes et d’attaques personnelles.

Samedi, dans le Michigan, le tribun populiste a qualifié de « malhonnête » la gouverneure Gretchen Whitmer, menacée récemment d’un enlèvement terroriste. Il a laissé ses troupes scander : « Enfermez-la ! » Le président sortant, toujours fort en gueule et mal engueulé, a aussi traité son opposant (« sleepy ») Joe Biden de « corrompu » et de « criminel ». Leur nouveau débat face à face jeudi soir risque encore de dynamiter les règles de la simple décence.

Pourquoi ce comportement de voyou a-t-il si bien fonctionné en 2016, d’abord pendant les primaires républicaines pour écraser une douzaine d’adversaires, puis aux élections pour l’emporter devant (« crooked ») Hillary Clinton ? Pourquoi cette attitude est-elle encore assez profitable en 2020 ?

« On dit que, pour un homme équipé d’un marteau, tous les objets du monde ressemblent à des clous. Pour un intimideur [bully], chaque rencontre devient une bagarre », répond Arlie Russell Hochschild, professeure de sociologie de l’Université Berkeley en Californie.

« Trump est très habile quand il s’agit de comprendre ce que les autres projettent sur lui. Il voit comment il est vu. Ce qui lui permet de communiquer et de se comporter comme sa base s’y attend. Je pense aussi que les libéraux ne comprennent pas cet accord et semblent bien peu capables eux-mêmes d’entrer en relation avec cette base. »

On dit que, pour un homme équipé d’un marteau, tous les objets du monde ressemblent à des clous

 

De l’usage des émotions

La professeure Hochschild est la figure de proue de la sociologie des émotions. Son livre phare The Managed Heart (Le prix des sentiments, traduit en 2017) explique que les émotions sont gouvernées par des règles et les attentes sociales. Cette mise en conformité par le « travail émotionnel » permet de comprendre les comportements microsociologiques dans les familles ou au travail, mais aussi dans une multitude de sphères de la vie sociale. Les craintes pour ne pas dire la paranoïa collective devant la pandémie (ou les mesures sanitaires) le prouvent autant que les indignations généralisées suscitées récemment par la mort de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette ou d’une fillette à Granby pourtant suivie par la DPJ.

La politique fait aussi grand usage de l’émotionnel. Il n’y a qu’à voir la ferveur présente lors des grands rassemblements partisans ou en ligne.

La professeure Hochschild connaît très bien le travail émotionnel à l’œuvre chez les partisans de Trump. Elle a passé cinq ans au début de la décennie à mener de longues interviews avec une soixantaine de partisans du défunt (et pour ainsi si dire prétrumpien) Tea Party dans la région de Lake Charles en Louisiane. Elle a publié Strangers in Their Own Land en 2016.

Dans cet État du Sud parmi les plus pauvres de l’Union, un habitant sur cinq vit dans la pauvreté, et l’enquête s’est concentrée sur des Louisianais à un cran de descendre au plus bas de l’échelle socioéconomique. La chercheuse les décrit comme formant « l’élite des cols bleus déclassés ». Elle ajoute en entrevue : « La mondialisation a départagé les gagnants et les perdants. Ceux que j’ai rencontrés appartiennent aux perdants sans être les plus mal pris. »

Une histoire profonde

L’enquête voulait particulièrement comprendre pourquoi, dans ces terres polluées, les gens rejetaient les politiques environnementales. Une question complémentaire demande maintenant pourquoi des pauvres votent pour un parti qui leur enlève ce qui tient lieu d’assurance maladie tout en baissant les ponctions fiscales des très riches ?

Quand elle interrogeait ces Américains de la base (« blancs, mâles, bourrés de ressentiments, humiliés ») sur leurs choix politiques, après quelques références à une ou deux valeurs (la liberté) et à quelques noms (« je vote pour » un tel), la conversation s’orientait inévitablement vers ce que la chercheuse a appelé une « deep story ». Cette histoire profonde se rattache aux émotions tout en bloquant les preuves contraires et les questions morales. Ce récit fondamental et sous-jacent inspire le ressenti, joue des symboles, abolit le jugement et noie les faits.

« Ce discours profond les situe dans le monde, dit-elle. Il décrit ces gens comme de grands bosseurs qui croient encore au rêve américain, alors que leur situation empire ou stagne depuis vingt ans, alors que les femmes, les minorités, les environnementalistes ou les fonctionnaires les dépasseraient avec l’aide du président Obama. »

Ce discours enragé ne reproche pas au président de ne pas payer d’impôt : il accuse le gouvernement de collecter trop d’impôts pour aider des paresseux. Cette perspective dit que les hommes blancs sont devenus des citoyens de deuxième zone par rapport aux femmes, aux immigrants.

« C’est une histoire d’injustice et d’anxiété, de stagnation et de dérapage, une histoire dans laquelle la honte s’impose », résume la professeure. Elle ajoute que ces déclassés de l’hinterland, ces… « déplorables » (dixit Mme Clinton) ont bien raison de se plaindre et qu’effectivement le Parti démocrate et les gouvernements des deux bords les ont en gros laissés tomber.

C’est donc cette « deep story » captée par la chercheuse dans le « deep South » que Donald Trump et ses acolytes ont récupérée, fédérée et exacerbée. Mme Hochschild parle carrément d’une « stratégie émotionnelle ».

« Le président présume que ses partisans ont besoin de protection. Il se présente comme un grand protecteur. Il passe son temps à réduire le filet social et la taille du gouvernement en laissant croire que les gens n’ont besoin que de lui, qu’il est relié directement au peuple. Il stimule les tensions sociales et, en même temps, il se présente comme le candidat de la loi et de l’ordre. »

Cette stratégie fonctionne principalement avec les hommes blancs. Mais le président a ses partisanes, peut-être encore un tiers des femmes du pays, malgré les preuves de sa misogynie et de son sexisme jusqu’à plus soif. On répète : les faits et la morale ne font pas le poids face aux émotions d’une histoire profonde. « La classe ouvrière s’accroche à lui, et les femmes de ce groupe pensent à leurs proches, dit la professeure. Elles veulent plus de stabilité dans leur vie, pour leur mari, pour leurs fils. C’est une partie du discours de ses partisanes. »

La professeure appuie aussi sur une particularité de la frange évangélique de cette base trumpienne blanche, vieille et sous-éduquée. Pour elle, Donald Trump représenterait une sorte de martyr, celui qui souffre pour les autres.

Sera-t-il maintenant sacrifié ? La stratégie émotionnelle a-t-elle fait son temps ? Donald Trump conserve une part impressionnante d’appui, mais la pandémie a grugé une partie de son électorat. « Il a créé des tempêtes et distribué des parapluies, conclut la sociologue. Il a fait trop d’erreurs, surtout face à la COVID-19. À la longue, les gens, les femmes surtout, ont bien vu qu’il ne les protégeait pas contre cet immense danger. »

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5 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 20 octobre 2020 06 h 32

    Trump est un fou et ses suiveurs de pauvres moutons perdus.

  • Jean-Paul Ouellet - Abonné 20 octobre 2020 09 h 57

    Une double aliénation

    Dans le cas de la population étudiée par la sociologue, il me semble que le fondement d'un choix pro Trump sur la seule base de l'émotion a pour nom aliénation. Celle-ci est double. Tout d'abord les conditions de vie de misère de citoyens laissés pour compte par les pouvois politiques. En second lieu, la foi aveugle en un sauveur qui sortira ces citoyens de leur conditions précaires alors que les choix politiques de Trump indiquent tout le contraire.
    Celui-ci est particulièrement habile - et pervers - pour emberlificoter les plus mal pris.
    Jean-Paul Ouellet, abonné.

  • Sylvain Rivest - Abonné 20 octobre 2020 11 h 06

    Excellent résumé

    Merci, d'avoir rapporté cette analyse de Arlie Russell Hochschild.
    Un angle très intéressant sur ce qui se vit aux états unies.

  • Christian Roy - Abonné 20 octobre 2020 11 h 53

    L'un des textes les plus éclairants

    Chapeau pour ce texte, M. Baillargeon.

    Pertinent et éclairant non seulement au sujet de Trumpy mais des fondements de toute communication. À garder pour référence et à transmettre au plus grand nombre !

    Comme vous le constatez, j'ai des sentiments très positif envers son contenu.

  • Jean-Guy Aubé - Abonné 20 octobre 2020 12 h 22

    Il y a aussi un problème d'hypocrisie avec ceux qui dénoncent Trump

    Notre Justin Trudeau qui dénonce Trump a la même politique que lui en matière de promotion des énergies fossiles.