Mourir de soif en route vers le rêve américain

Eddie Canales et le bénévole Matthew Flores inspectent une station d’eau lors d’une tournée de réapprovisionnement des installations dans le comté de Brooks.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Eddie Canales et le bénévole Matthew Flores inspectent une station d’eau lors d’une tournée de réapprovisionnement des installations dans le comté de Brooks.

Le « Grand Sud » américain, celui des voyelles traînantes, de l’hospitalité, de la bonne bouffe et de la foi. Mais aussi un Sud amer, celui des inégalités, des marques de l’histoire et du racisme, où les relations tendues entre communautés mobilisent la base électorale de Donald Trump. Le Devoir est sur la route pour comprendre ces divisions et apporter un éclairage sur les changements en cours. Aujourd’hui, un centre de défense des droits de la personne au sud du Texas tente de limiter les morts des migrants en disposant des bidons d’eau sur les routes migratoires.

C’est le 29e corps trouvé depuis le début de l’année, dans ce seul comté de Brooks, à 150 kilomètres de la frontière du Texas avec le Mexique. Eduardo Canales vient de recevoir le rapport sur cette funèbre découverte et, même s’il commence à en avoir l’habitude, il soupire. « Les photos sont très crues, dit-il en les faisant défiler rapidement. Son torse est presque arraché, probablement par des animaux. » Aucune carte d’identité retrouvée.

« Eddie », comme tout le monde l’appelle, comparera plus tard ces informations avec celles qu’il reçoit des familles en quête de disparus. Il dirige le South Texas Human Rights Center et s’apprête à sortir pour ravitailler ses points d’eau disposés sur les routes de campagne, tout près des ranchs souvent traversés par des migrants.

Dans le comté de Brooks où il se trouve, les migrants morts sont si nombreux que même le président américain s’est dit « surpris » lors d’une visite au sud du Texas en avril 2019.

Le phénomène n’est pas exclusif à cette région, mais il y est particulièrement prononcé. Du Texas à la Californie, au moins 4000 corps ont été retrouvés dans la dernière décennie, soit plus d’une personne morte par jour. Brooks, un petit comté rural d’à peine 15 000 âmes, compte pour plus de 17 % de ce total avec 709 corps enregistrés par les autorités locales. « J’ai déjà comparé le sud du Texas à la Méditerranée, il avale des gens », dit Eddie Canales.

Les corps, ou parfois les squelettes, sont en général retrouvés par la patrouille frontalière, par le shérif grâce à un signalement ou par des ranchers, puisque la région est à 96 % constituée de terrains privés. « C’est la saison de la chasse sur les ranchs qui commence, on va recevoir plus d’appels pour des corps retrouvés », prévoit le shérif du comté, Urbino Martinez.

Route migratoire dangereuse

Mais pourquoi les migrants meurent-ils à 150 kilomètres de la frontière, alors qu’ils ont déjà contourné les points d’entrée officiels ? La réponse la plus simple, dit Eddie Canales, maintenant au volant de sa camionnette, « ce sont les éléments ».

Sur la route de campagne 107, il s’arrête et deux bénévoles l’aident à déposer six cruches de 3,7 litres au fond d’un grand baril de plastique bleu. « Ils étaient tous vides, ça veut qu’il y a pas mal de monde qui passe par ici », évalue-t-il.

Le « waterboy », comme ses amis le surnomment, relève les yeux et pointe un sac à dos abandonné sur le sol, sous les branches basses des arbustes. Le sable au sol rappelle le désert, mais la végétation est plutôt verte et dense, le paysage, parsemé de cactus et de petits arbres mesquites.

Plus loin, une chemise rouge est aplatie, séchée sur le sol. La décoloration n’est pas trop avancée, laissant croire que quelqu’un l’a laissée derrière récemment. « Une semaine au maximum », estime M. Canales.

Les « éléments », c’est donc cette combinaison de chaleur intense, d’humidité élevée et de parcours difficile à pied. La route migratoire commence bien plus au sud, en Amérique centrale, ou au Mexique. Quand les migrants s’approchent de la frontière américaine, ils demeurent plusieurs jours dans des « stash houses », des logements souvent insalubres « où ils s’affaiblissent déjà », explique le shérif Martinez.

Puis ils paient des milliers de dollars à un passeur. De l’autre côté, ils foncent en voiture droit vers le nord, notamment sur la route 281. Mais le coyote, ou le passeur, les fait descendre juste avant le poste de contrôle douanier de Falfurrias. Les groupes de migrants marchent alors à travers les ranchs pour rejoindre leur prochain point de rendez-vous.

C’est à ce moment que les choses se corsent, dit Eddie, surtout quand la patrouille frontalière est à leurs trousses. Le groupe se disperse alors et certains migrants restent derrière, « canalisés vers des terrains risqués pour se cacher », explique-t-il.

Il accuse les passeurs de « meurtre par négligence » quand ils laissent des migrants derrière, perdus, désorientés, et peut-être déjà au bout de leurs vivres.

Mais Eddie dénonce aussi la « criminalisation » de l’immigration, comme l’appelle le directeur du centre, et le durcissement de la frontière. Elle ne date pas de Donald Trump, mais sa présidence a eu pour effet de marginaliser encore davantage l’approche humanitaire. Les États-Unis se sont notamment retirés du tout récent Pacte mondial sur les migrations, en plus de quitter d’autres organes multilatéraux de protection des droits de la personne.

L’homme a peu espoir que la politique change rapidement : « Je préfère me concentrer sur la distribution d’eau, pour tenter au moins de sauver quelques personnes. »

Identification

Les migrants morts seraient beaucoup plus nombreux que les restes humains possibles à retrouver, précise le shérif Martinez : « Pour chaque personne que nous retrouvons, j’estime qu’il y en a cinq qui manquent à l’appel. »

Et ces appels, Eddie les entend souvent. Sur une fiche qu’il nous tend, un « DISPARU » en lettres majuscules. Axel Domingo Talabera Munoz, 26 ans, vu pour la dernière fois le 29 juillet sur le ranch Los Federales. « On l’a déjà cherché sur trois ranchs différents », dit-il, et même son cousin est venu de la région de Las Vegas où il travaille. Rien.

Sa femme a envoyé un message texte hier. « Les familles continuent souvent à nous appeler pendant longtemps. Ils ont toujours l’espoir qu’on ait trouvé plus d’information. » Au bout de trois semaines sans nouvelles, les services consulaires du Mexique et d’autres pays recommandent d’entamer des recherches dans les morgues.

Le problème est que les corps et les squelettes retrouvés sont aussi souvent difficiles à identifier. Il y a bien une loi au Texas qui oblige les autorités à prélever l’ADN d’un corps non identifié, mais encore faut-il que la famille envoie leur propre échantillon pour établir une correspondance.

Eddie Canales n’ose pas parler tout de suite des squelettes quand quelqu’un l’appelle du Guatemala ou d’ailleurs. Il cherche d’abord à savoir si la personne recherchée a été interceptée ou détenue par le Service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis.

Et sinon ? Il marque une pause. « S’ils ne sont pas détenus, ils sont perdus. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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