Le rêve démocrate du Texas, toujours remis à demain

Katherine Forero, une Colombienne immigrée aux États-Unis, n’aura pas le droit de vote cette année, mais pencherait vers les démocrates. Son mari, Rolmar Polio, né au Honduras et citoyen américain depuis plus de deux décennies, a pour sa part voté pour Donald Trump en 2016 et votera pour encore pour lui en novembre.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Katherine Forero, une Colombienne immigrée aux États-Unis, n’aura pas le droit de vote cette année, mais pencherait vers les démocrates. Son mari, Rolmar Polio, né au Honduras et citoyen américain depuis plus de deux décennies, a pour sa part voté pour Donald Trump en 2016 et votera pour encore pour lui en novembre.

Le « Grand Sud » américain, celui des voyelles traînantes, de l’hospitalité, de la bonne bouffe et de la foi. Mais aussi un Sud amer, celui des inégalités, des marques de l’histoire et du racisme, où les relations tendues entre communautés mobilisent la base électorale de Donald Trump. Le Devoir est sur la route pour comprendre ces divisions et apporter un éclairage sur les changements en cours. Aujourd’hui, le Texas peut-il vraiment devenir bleu ?

Le visage politique actuel du Texas ne pourrait mieux s’exprimer qu’à cette table dans un quartier du centre-ville de Houston en plein embourgeoisement. Elle, Katherine Forero, immigrante colombienne récente, n’aura pas le droit de vote cette année, mais pencherait vers les démocrates. Lui, Rolmar Polio, né au Honduras et maintenant citoyen américain depuis plus de deux décennies, a voté et votera pour Donald Trump en novembre.

« Tu verras quand ça fera plus de dix ans que tu vis ici, tu changeras d’idée », glisse-t-il. Elle roule des yeux.

La conversation a pris des airs de débat, mais sans animosité puisque le couple marié depuis deux ans partage autre chose : la soif de la réussite et l’esprit entrepreneurial. En 18 mois à peine, ils ont créé une compagnie de nettoyage qui emploie jusqu’à 12 personnes par semaine, toutes latino-américaines.

Mme Forero l’a néanmoins attrapée, cette fièvre qui renaît chaque année de ses cendres de voir le Texas tourner au bleu.

Les démocrates pourraient encore une fois ressortir bredouilles de l’élection générale de novembre prochain, mais l’État émerge comme un champ de bataille véritable et non plus seulement comme un fantasme inatteignable.

Les dernières compilations des sondages montrent Donald Trump presque à égalité avec Joe Biden, dans un État qui n’a pas voté démocrate depuis 1976. Et encore, c’était pour Jimmy Carter, un président lui aussi du Sud qui se présentait comme un cultivateur de cacahouètes. L’État-mammouth, de près de 30 millions d’habitants et avec un PIB supérieur à celui du Canada, pourrait certainement influencer l’issue du scrutin avec ses 38 grands électeurs.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le local du Parti républicain à Katy, en banlieue de Houston, au Texas

L’enthousiasme démocrate n’est pas que de l’air : les marges de victoire des républicains se sont réduites considérablement ces dernières années. En 2012, Mitt Romney l’avait emporté d’environ 16 points de pourcentage sur Barack Obama, une marge réduite à 9 points entre Trump et Clinton en 2016. Aux élections de mi-mandat de 2018, le charismatique candidat démocrate au Sénat Beto O’Rourke a fait rétrécir cette marge à 2,5 points contre le républicain libertarien Ted Cruz.

Tout à coup, l’idée d’un Texas bleu, plus tout à fait une fabulation ? « C’est possible que ça se produise, mais impossible pour moi de le prédire », insiste Sherri Greenberg, ancienne politicienne et aujourd’hui professeure d’affaires publiques à l’Université du Texas à Austin.

Les clés démographiques

Au-delà du charisme personnel de Beto O’Rourke, plusieurs facteurs expliquent que le Texas semble avoir quitté pour de bon la colonne « solidement républicaine » dans les prédictions de vote.

« Il y a de toute évidence une transformation politique en cours », dit Cynthia Rugeley, professeure de science politique à l’Université du Minnesota à Duluth, Texane d’origine.

La migration intérieure — notamment d’Américains de la Californie — compte pour une partie du changement, dit-elle, ainsi que le vote des jeunes.

Asa Stahl, installé à une table d’inscription sur la liste électorale dans le campus de l’Université Rice, au cœur de Houston, incarne les deux et une exaspération certaine. « Je suis tellement inquiet que j’ai senti le besoin d’être plus actif pour cette élection », dit l’étudiant de 24 ans en astrophysique, originaire de la Californie.

Et même dans un campus désert, où les rares étudiants portent le masque même à l’extérieur, M. Stahl ne perd pas espoir : « Je sais qu’enregistrer les étudiants ici, avec leur profil, c’est un peu comme accumuler les votes démocrates. »

Si ces étudiants vivent dans le comté Harris, autour de Houston, leur vote bleu risque cependant de ne pas faire basculer quoi que ce soit. La carte du Texas est un grand territoire rouge foncé, républicain, ponctué de points bleus, et les grandes villes, comme Houston, sont déjà acquises au vote démocrate.

La patience des générations

L’autre clé démographique, un mouvement de fond crucial, est la population d’origine latino-américaine, qui formera le groupe majoritaire au Texas dès la fin de 2021 selon les estimations du bureau américain du recensement. Ils représenteront alors 41 % des Texans, plus que les 40 % se déclarant « blancs » et près de 15 % plus qu’en Floride, où le vote latino est courtisé depuis longtemps.

 

« La démographie ne vote pas, les statistiques ne votent pas. Les personnes votent ou ne votent pas », insiste la professeure Greenberg. Les Texans ne votent que très peu: à peine la moitié de ceux en âge de voter ont exercé leur droit en 2016, et les latinos votent encore moins, soit moins du tiers. « Les Texans n’ont jamais été de grands adeptes d’un gouvernement tout court », affirme pour sa part la professeure Rugeley, faisant état de forts courants en faveur d’un État minimal.

Le poids politique des Latino-Américains, 30 %, est aussi inférieur à leur poids démographique, 40 %. Des gens comme Katherine Forero, résidente mais pas encore citoyenne, expliquent une partie de la différence.

Il y a aussi 1,6 million de personnes sans papiers au Texas, en majorité latino, selon le Pew Research Center, soit presque l’équivalent de la population de Montréal. Les parents arrivés il y a 20 ou 30 ans ne peuvent peut-être pas voter, mais ils ne devraient pas abandonner leur participation politique, dit Martina Grifaldo, directrice de l’organisation Alianza Latina Internacional. « Je leur dis que même s’ils ne peuvent pas voter, ils peuvent toujours aider leurs enfants ou leurs amis à voter », dit-elle, en organisant du transport par exemple.

Surtout, les latinos ne représentent pas un bloc uniforme et nécessairement facile à séduire. La rhétorique du président Trump et sa ligne dure contre l’immigration ne les ont pas complètement aliénés, si l’on en croit Rolmar Polio.

« Ce n’est pas parce que je vote pour lui que je suis d’accord à 100 % avec tout ce qu’il dit », répond l’homme de 42 ans quand on lui pose cette délicate question. Peut-être que quelqu’un « pourrait lui retirer son compte Twitter », suggère-t-il. Et quand il a dit que les Mexicains étaient des « violeurs » dans son premier discours de campagne ? « Son problème, c’est qu’il généralise », défend-il.

Mais pour sa femme, Katherine Forero, il a dépassé les bornes. Même si elle est d’accord avec « sa valeur du travail dur » et ses politiques économiques protectionnistes, la séparation des familles à la frontière sud lui a enlevé l’envie d’être républicaine, et pour longtemps. Ce n’est donc pour elle que partie remise à 2024.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.


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