Dans le Sud américain, des Noirs refondent leur monde

Le Mississippi présente aujourd’hui la plus forte proportion de fermiers afro-américains, avec 13% de propriétaires producteurs, selon le plus récent recensement agricole. Sur la photo, la ferme de Teresa Ervin-Spings et Kevin Springs.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le Mississippi présente aujourd’hui la plus forte proportion de fermiers afro-américains, avec 13% de propriétaires producteurs, selon le plus récent recensement agricole. Sur la photo, la ferme de Teresa Ervin-Spings et Kevin Springs.

Le « Grand Sud » américain, celui des voyelles traînantes, de l’hospitalité, de la bonne bouffe et de la foi. Mais aussi un Sud amer, une ceinture afro-américaine d’inégalités marquée par l’histoire et le racisme, où les relations tendues entre communautés mobilisent la base électorale de Donald Trump. Le Devoir est sur la route pour comprendre ces divisions et apporter un éclairage sur les changements en cours. Aujourd’hui, dans le sillage des mouvements récents, un couple afro-américain du Mississippi reprend une terre agricole pour s’affranchir.

Aussitôt que l’on quitte la petite ville de Starkville, au centre du Mississippi, on voit poindre dans les champs des touffes blanches de coton qui ont déjà fendu leurs capsules. Une dizaine de kilomètres plus loin, un parc de maisons mobiles s’étend, avec quelques carcasses de voiture éventrées. Un peu plus loin, l’asphalte de la route se transforme en terre rouge. L’homme qui nous accueille chez lui prononce les mots « Mississippi Goddam ! » dans les deux premières minutes de notre rencontre.

Les clichés si vite épuisés, il sera plus facile de revoir sa disposition d’esprit, puisque la ferme de Teresa Ervin-Springs et de Kevin Springs est plutôt l’envers du stéréotype : comme Afro-Américains, la terre ne les asservit pas, elle doit les libérer.

Anciens citadins, ayant habité la dense et urbaine Fort Lauderdale, en Floride, de surcroît, ils n’avaient pas planifié de « venir se perdre dans ce pays maudit », raconte M. Springs. Après une enfance « pleine de traumatismes », dit quant à elle Mme Ervin-Springs, tous les deux sont devenus intervenants communautaires auprès de la population carcérale, hommes et femmes en prison ou en processus de réhabilitation.

En 2016, Kevin hérite de près de 30 hectares, l’équivalent de 42 terrains de soccer, de son beau-père, Archie Thompson, qui les avait lui-même hérités de son père. Kevin y avait déjà passé quelques étés : « Je détestais l’endroit. Le seul souvenir que j’avais était d’avoir posé la toiture, dans la chaleur, en plein été. Alors que tous mes amis étaient à Chicago [où il a grandi], moi j’étais pris au Mississippi Goddam ! », dit-il dans un rire, en faisant référence à la célèbre chanson de Nina Simone.

La même année, le couple visite la terre en compagnie d’un expert forestier. La tournée prend des airs initiatiques : « Je ne voyais rien dans la forêt et je n’entendais rien. Il nous a montré les animaux et les plantes. Il nous a donné de nouveaux sens », dit M. Springs, encore étonné.

Le couple en ressort changé et se promet de ne pas vendre la terre. Puis, de réflexion en réflexion, il décide de s’y établir, d’y faire venir des personnes criminalisées ou des jeunes en quête de sens, mais surtout d’y refonder un monde fait par et pour des Afro-Américains.

En 2017, Kevin et Teresa deviennent ainsi membres d’une coopérative locale de fermiers à leur image, mais dont la moyenne d’âge est très élevée. « Que va-t-il se passer avec leur terre et leur savoir après leur mort ? » se demande la femme de 58 ans. Elle sent leur envie de transmission, et ces autres fermiers noirs veulent tester les ambitions du couple. « Ils sont arrivés ici avec leur tracteur et ont découpé une parcelle dans la terre », se souvient Kevin.

Aujourd’hui, en plus de leur propre terre, ils veulent acheter huit hectares supplémentaires de la terre d’un aîné décédé en avril dernier sans héritier, pour les placer en fiducie. Sur leur plateforme de sociofinancement, où ils ont déjà amassé 117 000 $US, le slogan « Black Lives Matters » s’est transformé en « Black Land Matters » et appelle à « sécuriser l’avenir de notre peuple ».

Le projet est donc devenu une véritable organisation d’éducation, puisqu’un centre de formation doit être construit sur le site, avec une finalité immense et fulgurante : la liberté.

Mouvement renouvelé

Cette idée de libération et d’autodétermination noire par la terre n’est pas nouvelle. Si elle a émergé à d’autres endroits dans le monde, dans les États-Unis des années 1960, c’est le Mississippi qui en était le berceau. La Freedom Farm Cooperative, fondée par Fannie Lou Hamer, était en 1969 une réponse à la faim et à l’oppression.

Le Mississippi est l’un des pires déserts alimentaires encore aujourd’hui, où trouver des produits frais demande beaucoup d’efforts et de kilométrage. La ferme de Teresa et de Kevin, baptisée TKO, se veut aussi une solution aux problèmes de santé qui affectent les Afro-Américains de manière disproportionnée : obésité, diabète, problèmes cardio-vasculaires.

L’État présente aujourd’hui la plus forte proportion de fermiers afro-américains, avec 13 % de propriétaires producteurs, selon le plus récent recensement agricole. Mais un mouvement est engagé et ces fermes noires se multiplient, selon le Southeastern African American Farmers’Organic Network, qui indique ne pas avoir de statistique exhaustive.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

« Depuis le début de ce pays, ça ne s’est pas bien passé pour les Noirs », réfléchit Kevin Springs, ajoutant que c’est « un euphémisme ». La seule façon de s’affranchir de la discrimination, du racisme et de la suprématie blanche est « d’être le maître de son travail », insiste-t-il.

De deux siècles d’esclavage à la misère des parcelles improductives, l’agriculture est un autre domaine de dépossession pour les Afro-Américains, qui auraient perdu jusqu’à 90 % de leurs terres agricoles à travers divers mécanismes, y compris par la faute du gouvernement américain. Un recours collectif de 1999 a mis au jour des pratiques discriminatoires du département américain de l’Agriculture : les prêts et l’aide agricole attribués aux Noirs étaient beaucoup plus maigres que ceux attribués aux Blancs.

Même si, aujourd’hui, ce n’est plus par la terreur qu’on chasse les fermiers noirs de leurs terres, M. Springs croit que la passivité de certains employés du comté mène au même résultat. « Si tu leur dois des taxes, ils ne vont jamais te le rappeler. Et tout d’un coup, l’employé du comté t’appelle pour te dire que ta terre va être mise à l’encan parce que tu leur dois trop d’argent », raconte-t-il.

« Il faut refonder une communauté à nous », résume sa femme, ce qui signifie échanger des produits, plutôt que « de redonner l’argent à la même main blanche qui t’a payé », ajoute son mari.

La pandémie de coronavirus a rendu leurs idéaux encore plus urgents, mettant à jour une « dépendance insupportable » des Afro-Américains et « un monde trop fragile », dit M. Springs. Sa nouvelle devise ? « Les Noirs veulent juste être laissés tranquilles. » Il rit et ajuste son chapeau de paille, dans une chaleur pareille à celle du Mississippi des étés de son enfance.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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