La ville de Montgomery face à son passé

Au musée Rosa Parks, une animation multimédia recrée le moment où l’icône des droits civiques a refusé de céder sa place à un Blanc à bord d’un autobus.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Au musée Rosa Parks, une animation multimédia recrée le moment où l’icône des droits civiques a refusé de céder sa place à un Blanc à bord d’un autobus.

Le « Grand Sud » américain, celui des voyelles traînantes, de l’hospitalité, de la bonne bouffe et de la foi. Mais aussi un Sud amer, une ceinture afro-américaine d’inégalités marquée par l’histoire et le racisme, où les relations tendues entre communautés mobilisent la base électorale de Donald Trump. Le Devoir est sur la route pour comprendre ces divisions et apporter un éclairage sur les changements en cours.

Montgomery a la dualité inscrite dans sa personnalité. Pour arriver au centre-ville où les héros des droits civiques Rosa Parks et Martin Luther King sont célébrés, on doit emprunter l’autoroute Jefferson Davis, président pro-esclavagiste des États confédérés.

Dans les années 1960, le pire de la ségrégation et des violences racistes y ont croisé les actions d’éclat du mouvement des droits civiques. L’Alabama célèbre l’anniversaire de Robert Lee et celui du pasteur King la même journée, le troisième lundi de janvier.

L’État est le cœur de la plaie à panser, et Montgomery, l’espoir.

La ville est devenue un phare à nouveau pour les mouvements sociaux depuis l’inauguration en 2018 du Mémorial national pour la paix et la justice inauguré en 2018. On y entre comme dans un tombeau où l’on sait une vérité enfouie, solennelle mais atroce.

Déjà, les 800 stèles d’acier occupent l’espace. Sur celles-ci, 4400 noms sont gravés, indélébiles : autant de personnes lynchées qui forment une présence autour du visiteur.

« Les Blancs les tuaient juste à cause de la couleur de leur peau », a rapidement compris Teagan Bell, jeune visiteur de sept ans. Il aime l’histoire, se dit « aussi intéressé par le futur », et sa mère lui a montré certaines plaques au mur : Clinton Briggs, tué en 1919 parce qu’il a utilisé un « langage inapproprié avec une femme blanche », Samuel Gordon, lynché en 1921 en Louisiane « après la découverte du corps d’un fermier ».

En avançant dans le monument, le plancher descend en pente douce et les visiteurs se retrouvent bientôt sous les tombes, avec les monolithes accrochés au plafond. Comme des corps au bout d’une corde.

L’ensemble est aussi effrayant que serein, puisque les victimes ont enfin leur nom gravé et commémoré. La famille Bell, comme des milliers de visiteurs, y a trouvé « l’occasion d’avoir des conversations difficiles », dit Gretchen Bell en étreignant son fils Teagan.

Cette époque de terreur raciale n’est pas un fait inconnu. Il n’empêche que l’organisation derrière le mémorial, Equal Justice Initiative (EJI), a recensé 800 cas de lynchage entre 1865 et 1950 qui n’étaient auparavant pas reconnus.

Les stèles suspendues ont aussi un double, aligné dans un cimetière plus attendu à l’extérieur, un double destiné à être envoyé dans chacun des comtés où un lynchage a eu lieu. Pour l’instant, la plupart n’ont pas encore trouvé preneur.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les doubles des stèles suspendues du Mémorial national pour la paix et la justice s’alignent comme dans un cimetière.

« Dans le Sud américain, on célèbre les architectes et les défenseurs de l’esclavage. Il faut que ça change si nous voulons en arriver à vivre dans un endroit sain », avait déclaré Bryan Stevenson, le fondateur d’EJI, lors de l’inauguration en 2018. Lui qui travaille comme avocat pour les prisonniers dans le couloir de la mort, sa renommée n’est plus à faire aujourd’hui aux États-Unis.

Les souliers de la lutte afro-américaine sont grands à chausser à Montgomery et les symboles racistes, presque inextricables en Alabama, croit Tim Sampers, ce père rencontré lundi soir à un match de football.

Deux écoles secondaires s’affrontent dans une chaleur encore collante, chacune baptisée du nom d’un confédéré, Robert Lee et Jefferson Davis. La grande majorité des joueurs sont noirs.

Dans le Sud américain, on célèbre les architectes et les défenseurs de l’esclavage. Il faut que ça change si nous voulons en arriver à vivre dans un endroit sain.

 

Les problèmes sont plus profonds que les initiatives de mémoire, dit M. Sampers, et certains problèmes, comme le décrochage scolaire et la pauvreté, sont « plus urgents que le nom des écoles ».

Les symboles balisent peut-être la route à suivre, mais l’œuvre est inachevée. À 80 kilomètres à l’ouest de Montgomery, sa complice inséparable, Selma, s’ouvre sur le pont Edmund Pettus, où des marcheurs pacifiques ont été sauvagement battus et blessés le 7 mars 1965, lors du Bloody Sunday.

Mais Selma n’a pas le lustre d’un lieu hautement historique. « Les deux restaurants principaux sont aussi fermés maintenant depuis le coronavirus », raconte Shewenda Gordeen, qui vend des cellulaires dans l’un des rares commerces ouverts.

Plusieurs autres édifices n’ont plus de digne que leur façade, le plus souvent placardée. Si une craque laisse entrer la lumière derrière, la nature a déjà repris ses droits. Ici, l’édifice est à vendre ou à louer, où des électroménagers s’empilent derrière la vitrine poussiéreuse. La porte suivante, des rénovations semblent avoir été abandonnées en cours de route, et il est impossible de ne pas y voir une métaphore de l’œuvre inachevée de l’égalité raciale.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

À voir en vidéo